PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
payer trop cher. Si, en effet, nous regardons de plus près
aux trois vertus qu’on lui prête, nous voyons combien facile-
ment chacune d’elles dégénère en vice — et cela parce que la
concurrence est à double face, comme nous venons de le
montrer : à la fois liberté du travail et lutte pour la vie.
Voyez en effet :
1° Il est vrai que la concurrence peut servir de stimulant à
la production par l’émulation qu’eile entretient entre pro-
ducteurs. Mais la concurrence est aussi un stimulant à la
détérioration de la qualité des produits! Chaque concurrent,
pour pouvoir soutenir la lutte, s’ingénie à substituer des
matières premières de qualité inférieure et à vil prix à celles
qui sont de qualité supérieure et partant plus chères, en
sorte que, en fait de progrès, un des plus remarquables assu-
rément est celui de la falsification des denrées. Elle est deve-
nue un art véritable, mettant à contribution toutes les décou-
vertes de la science (1). Certains commerces, tels que celui
de l’épicerie, certaines fabrications, telles que celles des
engrais artificiels ou des conserves, y ont acquis une véri-
table célébrité, à telles enseignes que le législateur a dû
intervenir. Si le régime de concurrence a réalisé un grand
progrès sur le régime corporatif au point de vue de l'essor
industriel, on n’en saurait dire autant au point de vue de la
qualité des produits.
Ce n’est pas seulement une détérioration du produit mais
aussi, si j'ose dire, une détérioration du producteur, qui
est trop souvent le résultat de la concurrence. Si elle assure
la victoire au plus fort et au plus habile, il peut très bien
arriver qu’elle élimine le plus serupuleux, ou plutôt qu'elle
l’oblige à « hurler avec les loups » : tel le commerçant qui ne
voudrait pas falsifier ses produits ou qui voudrait fermer son
magasin le dimanche, le fabricant qui ne voudrait pas dimi-
(1) Les exemples seraient innombrables. On est arrivé à faire du vin potable
sans raisins, des confitures sans fruits et sans sucre, du beurre sans lait, du
lait sans vache, même des œufs: sans: poules, à faire de la farine avec une
forte proportion de tale et à fabriquer des soieries qui contiennent 5 0/0
seulement de soie et 95 0/0 de matière minérale !
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