LES DIVERSES ÉCOLES ÉCONOMIQUES 5
foi qui crée le droit. Et quand on dit que les lois ne
peuvent changer la morale, quid leges sine moribus ? il suffit
de montrer l'Etat prohibant par des lois l’absinthe, les
publications pornographiques, le malthusianisme, les jeux.
Pense-t-on qu’il ne fasse que suivre et consacrer les
mœurs? Et ne lutte-t-il pas plutôt contre elles ?
Tel quel, et si mal organisé qu’il soit encore, il ne faut
pourtant pas oublier que l’Etat dans l’histoire, même à s’en
tenir au domaine économique, a fait de très grandes et très
belles choses que l’initiative individuelle avait été impuis-
sante à réaliser, qu’il a mis fin à des iniquités que l'intérêt
personnel et le désir du profit avaient précisément couvées
— abolition de l’esclavage, du servage, des maîtrises, régle-
mentation du travail, protection des enfants, établissement
des routes, hygiène des cités. Sans doute, ces réformes ont
été provoquées d’abord par les individus : comment pour-
rait-on oublier, dans l’abolition de l’esclavage des noirs, le
rôle de Wilberforce et Mme Beecher-Stowe ? et dans la libéra-
tion des enfants de la fabrique, celui de lord Shaftesbury ?
Sans doute l’Etat ne se met en branle qu'après les individus
et ne peut agir lui-même que par l'organe d'individus —
l'Etat c’est toujours quelqu’un, héros ou scribe — mais
néanmoins c’est par la puissance collective que ces bonnes
volontés individuelles parviennent à se réaliser (1).
Quant aux principaux griefs contre le socialisme d’Etat,
voici ce qu’on peut répondre :
On dit que l’Etat, même lorsqu'il réalise des réformes
bonnes en elles-mêmes, nele peut faire que par la contrainte.
Mais d’abord il faut remarquer que toutes les fois qu’il s’agit
d’entreprises collectives et même sous le régime de l’associa-
tion libre, la contrainte ne peut être évitée puisqu’il faut
bien que la minorité se soumette à la volonté de la majorité.
(1) Dans la guerre qui vient de bouleverser le monde, le socialisme d'Etat a
pris une extension inimaginable, guère moins dans la libérale Angleterre qu’en
Allemagne. Sans doute on dira que l’état de guerre n'est pas gouverné par les
mêmes lois que l’état de paix. Mais pourtant le salut public est-il autre chose
que le superlatif de l'intérêt public ?
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