PRINCIPES D'ÉCONOMIE POLITIQUE
notre éducation, nous forcent à nous préoccuper sans cesse
de l'avenir. Savants cherchant à pénétrer les secrets des
temps futurs, politiques soucieux du lendemain, hommes
d’affaires lancés dans les spéculations, simples commerçants
préoccupés des échéances de la fin du mois et de l’inventaire
de la fin d'année, tous à notre insu, quoique à un degré plus
ou moins élevé, nous sommes familiarisés avec cet inconnu
et nous le faisons entrer en ligne de compte. Mais c’est là un
effort intellectuel inaccessible au sauvage qui n’a conscience
que du besoin qui le presse et qui, suivant l’expression
célèbre de Montesquieu, coupe l’arbre au pied pour avoir le
fruit — difficile même à ceux de nos concitoyens dont la
condition sociale et les habitudes mentales se rapprochent
de celles des hommes primitifs et qui, comme eux, vivent au
jour le jour. Sauvages, enfants, indigents, vagabonds, tous
sont également et pour les mêmes raisons, imprévoyants.
30 Il faut encore, comme condition objective dans la chose
épargnée, une qualité physique : celle de pouvoir être conser-
vée. Or, c’est là une propriété qui, dans l’état de nature, est
assez rare. Il n’est qu’un petit nombre d’objets de consom-
mation dont la consommation puisse être différée sans
inconvénients et sans entraîner la détérioration ou même la
perte totale de la chose. Souvent les choses se détruisent
aussi vite quand on n’en fait point usage et qu’on les met de
côté, que lorsqu’on s’en sert. Les meubles et étoffes se
fanent ; le linge se coupe et jaunit dans l’armoire ; le fer se
rouille ; les denrées alimentaires se gâtent ou sont dévorées
par les insectes ; le vin lui-même, après avoir gagné, finit par
perdre. Le blé lui-même — quoique étant une des richesses
qui se conservent le mieux et qu’il doive certainement à cette
propriêté la place si importante qu’il occupe entre toutes —
ne peut se conserver plusieurs années sans de grands soins.
En fait, l'épargne n’avait qu’un champ très restreint, faute
d’objet propre à cet usage, jusqu’au jour où l’on a su
employer la monnaie, ou tout au moins les métaux précieux
comm, accumulateurs de la valeur. Alors seulement
l’épargne a été créée, contenant en puissance tous les mer-
672