; PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
une certaine valeur à un objet, pourquoi telle chose nous
est-elle chère (1)? Nous sentons bien, avec un peu de
réflexion, que nous pouvons donner deux réponses diffé-
rentes et, à certains égards, opposées : nous pouvons nous
attacher aux choses, soit en raison du plaisir qu’elles nous
donnent par leur possession, soit en raison de la peine
qu’elles nous ont coûtée pour les acquérir. Le plus intense
des amours, l'amour maternel, n’est-il pas lui-même formé
de ces deux éléments?
Le producteur isolé, Robinson dans son île, appréciait
certainement son canot non seulement en raison du service
qu’il lui rendait, mais en raison du travail énorme qu’il
avait dû fournir pour le construire et qu’il serait obligé de
refaire pour le remplacer s’il venait à faire naufrage.
À plus forte raison en est-il de même dans l’état de société
où presque tous les biens nous viennent de l’échange, où
chacun de nous ne peut se procurer un bien qu’à la condition
d’en céder un autre et où par conséquent toute acquisition
se double d’une privation. Acheteur et consommateur, nous
pensons surtout au plaisir que nous procurera l’objet que
nous voulons acquérir; vendeur et producteur, nous
pensons surtout à la peine et aux frais qui seront nécessaires
éventuellement pour remplacer le bien que nous cédons,
Il faut doncretenir les deux théories à la fois comme insé-
parables et complémentaires. Sans doute l’esprit est mieux
satisfait en général par une cause unique, mais il faut penser
qu’ici, puisqu’il s’agit de valeur d’échange, il est au contraire
inévitable que la valeur ait deux visages, bifrons comme
Janus, l’un tourné du côté de l’acheteur, l’autre tourné du
côté du vendeur, l’un qui rit, l’autre qui pleure.
Cependant de ces deux pôles de la valeur, c’est celui utilité
qui nous paraît prédominant, et cela par cette simple raison
que la consommation c’est le but, la production n'étant que
(1) Ce n'est pas pour rien que le même mot (cher, dear) sert à exprimer
deux sentiments bien différents : est cher ce que nous aimons, est cher ce qui
nous coûte gros !
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