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siècle et si nous fixions notre attention, par exemple, sur
les romans de chevalerie qui eurent un grand succès à la
Cour et dans l’aristocratie française de l’époque, nous ver-
rions encore une fois que ces romans étaient le miroir de
la vie et des préférences de la classe en question (*). En
un mot, dans ce remarquable pays, qui, naguère encore,
était parfaitement en droit de dire qu’il « marchait à la
tête des nations », la courbe du mouvement intellectuel
prend une direction parallèle à la courbe du développe-
ment économique et à celle du développement social et poli-
tique, conditionné lui-même par le précédent.
Tous ces messieurs qui avaient « critiqué » Marx sur
différents tons n’avaient aucune idée de tout cela. Ils ne
se doutaient pas que, si la critique est, évidemment, chose
belle et louable, il faut critiquer en connaissance de cause,
c’est-à-dire comprendre ce qu’on critique. Critiquer une
méthode donnée d’investigation scientifique, c’est déter-
miner à quel point elle peut servir à découvrir le lien causal
des phénomènes. Mais on ne peut le faire qu’au moyen
de l’expérience, c’est-à-dire par l’application de cette mé-
thode. Critiquer le matérialisme historique, c’est essayer
d'utiliser la méthode de Marx et Engels en étudiant le
mouvement historique de l’humanité. Ce n’est que de cette
façon qu’on peut découvrir les côtés forts et faibles de
cette méthode. « The proof of the pudding is in the eating »
(la preuve que le pudding existe est qu’on le mange), a dit
Engels en expliquant sa théorie de la connaissance. C’est
également vrai pour le matérialisme historique. Pour cri-
tiquer ce plat, il faut d’abord l’avoir goûté. Pour goûter
à la méthode de Marx et Engels, il faut savoir s’en servir,
Mais s’en servir adroitement, cela suppose une préparation
scientifique incomparablement plus sérieuse et un travail
intellectuel bien plus opiniâtre que d’éloquents discours
pseudo-critiques sur le caractère « unilatéral » du
marxisme.
Les « critiques » de Marx disent, les uns avec regret,
les autres avec reproche, d’autres encore avec une joie
mauvaise, que, jusqu’à présent, il n’a pas paru un seul
livre fournissant une justification théorique du matéria-
serre a
(©) Dans son Histoire des Français (t. I, p. 59), Sismondi émet
sur la signification de ces romans une opinion intéressante qui
Fours renseignements pour l’étude sociologique de l’imita-