L'IMPOT CONSIDÉRÉ COMMÉ UNE EXTORSION “99
« Nous allons perdre nos enfants. Ce sont les larmes des pauvres,
« les lamentations des veuves, les soupirs des orphelins qui les font
« périr. À quoi bon amasser ? Nous thésaurisons et ne savons plus
« pour qui. Ces trésors, vides de leurs possesseurs, sont pleins de
« rapines et de malédictions. Nos caves regorgent de vin, nos
« granges sont remplies de froment, nos trésors débordent d’or,
« d'argent, de pierres précieuses, de colliers et d’autres ornements
« impériaux, et ce que nous avons de plus cher nous le perdons.
« Si tu voulais, nous irions brûler ces « descriptions » iniques. Que
« notre fisc se contenté de ce qui a suffi au roi Clotaire, ton père. »
Après quoi la reine, qui se meurtrissait le sein de ses poings, se fit
montrer les livres concernant ses (propres) cités que le référendaire
Marc avait ramenés'. Elle les jeta au feu et, se tournant vers le
roi, lui dit : « Qu’attends-tu ? Fais comme moi, pour que si nous
« perdons nos deux enfants, nous échappions du moins aux châti-
« ments éternels. » Le cœur rempli de componction, le roi livra au
feu tous les livres renfermant les « descriptions », Après qu’ils
furent réduits en cendres, il députa pour prescrire les futures « des-
« criptions » (conformément au passé)*. »
Cet état d’esprit chez les sujets comme chez le souverain se
comprend mieux quand on songe à la dégradation de l’idée d’État
sous les Mérovingiens. Le sens de l’intérêt général s’oblitère. En
échange des redevances et prestations de tout genre que lui rendent
ses sujets le roi franc ne donne rien. Il entasse, comme un sauvage,
le produit de l’impôt dans son trésor, qui est à la fois une satisfac-
tion pour son avarice et un instrumentim regni, pour acheter la con-
science des fidèles de ses parents. L’impôt, le tribut, est une ma-
chine toujours aspirante, jamais refoulante*. Rien d’étonnant qu’il
1. Frédégonde avait reçu les « cités » formant le douaire de la reine Galswinthe.
On voit qu’elle en disposait comme de sa propriété.
2. Fustel de Coulanges (Monarchie frangue, p. 269, note 1) explique bien cette
dernière phrase. — Il n’y a pas lieu’ d’user, ainsi qu’il le fait (p. 267), après
Lehuërou (p. 340), de la Vita Aredii (saint Yrieix, abbé limousin), comme si elle
émanait de Grégoire de Tours : ce texte est une fabrication du vme siècle (voy.
Krusch, op. cit, t. III, p. 581). Et il faut encore moins se servir de la Vita s, Ty-
triae, vie fabuleuse fabriquée au x° siècle (Krusch, Zbid., t. 1H, p- 532).
3. Voy. Fustel de Coulanges (Les Transformations de la royauté pendant l’époque
carolingienne, p. 16-32) a écrit des pages admirables sur l’affaiblissement du prin-
cipe d'autorité. Il conclut que « l’idée d’intérêt public se détache de l’idée d’im-
pôt». Fahlbeck (La royauté et le droit royal francs, Lund, 1885) a dit aussi des choses
excellentes. Il montre que le but de l’administration est uniquement l'utilité
personnelle du roi. L'administration des finances est le centre du gouvernement