46
LA 110 jS GIU E
lumière intérieure; on sent comme une douce fraîcheur de brise dans
l’air, et l’on découvre çà et là des bandes de pâturages, des champs de blé
argentés, des arbres, des collines dont les teintes vertes mettent du bleu
dans l’âme. Le désert est traversé. C’est la vie qui recommence.
Pendant l’arrêt du train, toute une théorie de jeunes filles belles et
fortes, portant sur la hanche un seau de bois cerclé de cuivre, marchant à
la file, nu-pieds et bras nus, vêtues de la chemise croate flottant à
mi-jambes, descendent du village pour venir à la fontaine, comme les filles
de Laban. Celle qui est arrivée la première étanche sa soif en buvant au
goulot, puis elle s’essuie la bouche avec un pan de son unique vêtement.
La locomotive nous conduit en quelques minutes, par un brusque chan
gement de décor plein de surprise et d’enchantement, au milieu d’une
petite Suisse en miniature, entrecoupée de vallées peu sauvages et de
torrents peu échevelés. Nous traversons une forêt, puis un tunnel, nous
longeons des précipices débonnaires, et nous arrivons à la station d’Ogulin.
Là, une troupe de femmes et de jeunes hiles de tout âge s’élance à l’as
saut de nos wagons, non pas avec des lances ou des zagaies, mais avec des
paniers de fraises parfumées. Les plus jolies — et celles qui paraissent
avoir de quinze à trente ans le sont toutes — rient à gorge déployée, sans
doute pour nous faire voir leurs dents éblouissantes.
Quel pittoresque mélange de costumes! Et quel contraste charmant que
celui de ces figures jeunes à côté de ces vieilles toutes ridées, à la peau
tannée, aux petits yeux percés comme avec une vrille, au menton osseux,
en talon de galoche, au nez recourbé en bec de chouette, au dos voûté !
Les plus fortunées ont des bottes ; leur longue chemise est serrée à la cein
ture par une écharpe rouge, et leur taille se dissimule sous une espèce de
veste doublée de peau de mouton, et rehaussée à l’extérieur d’ornements
de cuir de toutes couleurs, découpés à l’emporte-pièce et formant des bou
quets et des arabesques sur un fond crémeux ou jaune havane. La tête est
enveloppée d’un fiçhu orange, violet ou noir, ponctué de points blancs, et
les nattes de cheveux, chez quelques-unes ruisselantes de sequins, chez
la plupart entrelacées de rubans verts, flottent sur le dos librement ou
reliées l’une à l’autre.
Parmi ces femmes et ces jeunes filles, il y en a aussi dont le costume
original rappelle celui des paysannes bosniaques et serbes : elles sont
chaussées d 1 opanke 1 ; leurs jambes sont entourées d’un morceau de toile
1 Chaussure nationale fies Slaves du Sud, formée d’un lambeau de cuir attaché au pied par
des lanières.