DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE. 47
tissée, du même dessin et de la même couleur que les deux tabliers à
longues franges qu’elles portent sur la chemise, devant et derrière; le cou,
orné de triples colliers de corail, d amulettes, de verroteries et de coquil
lages, balance une tête mignonne aux grands yeux de gazelle. Des gamins
coiffés de fez, vêtus de gilets en peau de chèvre, portant aussi des paniers
de fraises taillés dans de l’écorce de bouleau, se débattent au milieu de
cette légion féminine.
Le village d’Ogulin, enclavé dans les Frontières militaires, était autre
fois la capitale d’un régiment.
On sait que les Confins des bords de 1 Una et de la Save — ces deux
rivières qui séparent l’empire austro-hongrois de la Turquie — ont été
supprimés il y a quelques années. De militaire, 1 administration y est
devenue civile.
L’organisation des anciennes Frontières était fort curieuse, et si nous
passions sans en parler, on pourrait d’autant plus nous reprocher notre
silence que le régime militaire des Confins, officiellement aboli, n’en sub
siste pas moins en partie dans les districts que nous traversons. L’ancien
capitaine de compagnie est aujourd’hui le chef de F administration civile.
Les attributions ont changé, mais le personnel est resté le même; c’est
encore le brigadier qui est chargé de la surveillance des écoles.
L’armée des Confins était la plus solide, la mieux instruite et la mieux
disciplinée des armées autrichiennes. C’est dans ces régions limitrophes
de la Turquie que se recrutaient ces soldats héroïques et grotesques à la
lois par la singularité de leurs mœurs et de leurs costumes, ces terribles
pan dours qui valaient mieux que leur réputation, qui abattaient à cent pas
la tête de la pipe de leur camarade occupé à fumer, qui combattaient à pied
et à cheval, dormaient dans la neige et se nourrissaient d’un morceau de
pain de seigle arrosé de quelques gouttes d’eau-de-vie. Ces fameux kai-
serlicks et ces intrépides hussards de la Mort, dont la vue seule répandait
la terreur sur les champs de bataille, se formaient dans les Frontières mili
taires. Si F Autriche put réprimer la révolution de 18 48, ce fut grâce à
1 armée des Confins. On a calculé que les guerres de Hongrie et d Italie
avaient laissé trente mille veuves et soixante mille orphelins dans les
colonies militaires du littoral croate et des bords de la Save. Ces chiffres
disent avec éloquence de quelle manière ces hommes comprenaient
1 honneur du drapeau.
Laboureurs et soldats, les Grenzer ou Confinaires devaient à 1 Etat le
service militaire en échange des terres dont ils avaient la jouissance. Le