DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE.
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Les époux vinrent, en se donnant la main, s’agenouiller devant le chef;
puis ils échangèrent leurs anneaux. Le maître de la tribu prit alors une
cruche remplie de vin et décorée d’une guirlande de fleurs; il en versa
quelques gouttes sur la tête des époux, finit le liquide d’un trait, buvant à
leur santé, puis lança le pot de grès en l’air. La cruche retomba et se brisa
en mille morceaux. On les compta : plus il y a de morceaux, plus il y a
aussi de chances de bonheur pour les nouveaux mariés.
L’orchestre recommença à jouer ; les assistants raccompagnèrent en
chantant, et les enfants se mirent a danser. On fit place aux époux, et l’on
s’apprêta à servir le repas.
J’aurais voulu passer le reste de la journée avec ces Tziganes ; mais mon
conducteur fut sourd à toutes mes prières et à toutes mes offres, et me con
jura, si je ne voulais pas être surpris par la nuit dans les bois, et si j’avais
assez de cœur pour ne pas le faire battre et chasser par son maître, de
repartir aussitôt.
Je glissai un petit souvenir au jeune ménage; les musiciens jouèrent
un air en mon honneur, et je pris, bien à regret, congé du chef de la tribu.
C’est dans un pays comme celui-ci qu’il faut venir étudier ce peuple
tzigane, si digne d’intérêt et de pitié. On ne tarde pas à reconnaître qu’il a
des qualités qui font souvent défaut aux races qui se disent supérieures.
Les Bohémiens sont accessibles à tous les sentiments généreux, et ceux
d’entre eux qui se trouvent au service d’un maître sont d’une fidélité à toute
épreuve.
Il y en a, en Hongrie, dans plusieurs châteaux : ils sont chargés de faire
les courses et les commissions; souvent on leur confie des sommes d’argent
considérables, et jamais encore il n’est venu à l’idée d’aucun d’eux de
franchir la frontière.
Chose étrange ! ces vagabonds ont a un suprême degré l’esprit de
famille : la puissance paternelle ne s’étend pas, chez eux, seulement sur les
enfants, mais encore sur les petits-enfants, et les enfants des parents décé
dés. Nul ne peut quitter la tribu ou se marier sans l’autorisation du chef;
lui seul indique la route à suivre, lui seul marque les étapes, distribue le
travail et encaisse les recettes. Et le chef de la famille n’entreprend jamais
rien sans consulter préalablement sa femme, la « vieille mère », dont les
avis sont des oracles.
Si, chez les Tziganes, le mariage est plein de facilité, — car il est permis
au frère d épouser sa sœur, — le divorce est plus facile encore. Qu une
femme ne réponde pas à 1 attente de son mari, celui-ci est en droit de la
répudier, sans autre formalité que celle d avertir le chef de la tribu.