Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

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■SI

V.

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  101
d’abord  pour  un  lit  à  quatre  places...  Aujourd’hui,  le  sénat  se  réunit  dans
la  salle  du  Bigliardo,  et  l’on  vote  la  guerre  ou  les  impôts  entre  deux  carambolages. ­

—  Vous  me  donnez  envie  d’aller  jouer  une  partie  de  billard  avec  le
prince.
—  Prenez  garde!  L’étiquette  veut  que  ce  soit  lui  qui  gagne  toujours,
quand  il  joue  avec  des  étrangers.  Ça  lui  paye  son  tabac...  Mais  je  n’ai  pas
fini  ma  propre  histoire...  Après  avoir  peint  Son  Altesse  dans  deux  ou  trois
douzaines  de  poses  choisies,  je  dus  peindre  ses  liuits  enfants  :  un  garçon
et  sept  filles;  puis  je  fus  contraint  de  peindre  le  président  du  sénat,  Bojo
Petrovitch,  qui  touche  le  plus  gros  traitement  après  le  prince,  —  quatre
mille  francs;  je  peignis  aussi  les  douze  sénateurs  avec  leur  chibouck,  en
hautes  bottes,  en  tunique  de  flanelle  blanche,  le  gilet  rouge  et  brodé  croisant ­
  sur  la  poitrine,  tout  un  arsenal  de  kandjars  au  manche  incrusté  de
pierres  précieuses,  de  revolvers  et  de  pistolets  plaqués  d’argent,  étalé  sur
le  ventre;  je  peignis  enfin  les  quatre  ministres  et  le  secrétaire  du  prince,  le
métropolitain  Ilarion  jouant  aux  cartes  et  s’en  faisant  six  cents  florins  de
rente;  le  chef  de  la  musique  de  la  ville,  Schultz,  gros  Allemand  aux  favoris
en  nageoires  de  phoque,  qui  pervertit  les  échos  de  la  Montagne  Noire  en
leur  apprenant  à  répéter  les  valses  de  Strauss  et  les  refrains  de  la  Fille  de
madame  Angot...  J’avais  donc  épuisé  le  Monténégro  et  je  voulais  m’en  aller.
«  Non,  pas  encore,  me  dit  le  prince,  j’entends  que  ma  galerie  soit  complète. ­
  —  Mais,  Altesse,  vous  avez  plus  de  cent  cinquante  portraits.  Vous
savez  que  chez  vous  on  ne  peut  pas  peindre  les  femmes.  —  Tu  ne  partiras
pas,  entends-tu!  reprit  le  prince  avec  feu.  La  semaine  prochaine,  nous
allons  de  nouveau  aller  cueillir  quelques  tètes;  tu  prendras  ta  boîte  à  couleurs ­
  d’une  main  et  ton  fusil  de  l’autre,  et  tu  me  bâcleras  une  collection
de  tableaux  de  bataille  d’après  nature.  —  Mais,  Altesse,  répondis-je,  il
est  bien  malaisé  d  exécuter  des  tableaux  sous  le  feu  de  l’ennemi.  Je  crois
<[ue  cela  ne  s’est  jamais  fait.  —  Eh  bien,  tant  mieux  ;  on  dira  qu  il  n  y
a  que  le  peintre  du  prince  de  Monténégro  capable  de  peindre  et  de  combattre ­
  en  même  temps.  ,,
J  étais  désespéré.  Le  prince  me  fit  garder  à  vue.  Bon  gré,  mal  gré,  je  dus
suivre  l’armée.  Quatre  jours  après,  je  rapportais  une  toile  percée  en  dix
endroits  par  les  balles  turques.  «  C’est  parfait!  Comme  c’est  nature!  comme
I  impression  est  bien  rendue!  s’écria  Son  Altesse  enthousiasmée;  tu  n  auras
pas  besoin  de  peindre  les  balles.  »  Dans  l’espace  de  deux  mois,  j  assistai  a
trois  batailles  et  à  vingt-quatre  combats,  que  je  peignais  d  après  natuie;
mais  je  profitai  du  premier  échec  des  troupes  du  prince  pour  m  en  fou.
            
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