LES SALARIÉS J
Brazzaville: le propriétaire d’une pirogue disputait aux
pagayeurs le prix de son passage en disant : Que pourraient
les pagayeurs sans la pirogue ? — à quoi ceux-ci répondaient :
Que pourrait la pirogue sans les pagayeurs ? (1)
Au point de vue moral la question se pose autrement : quel
est le salaire qui donnera satisfaction aux justes revendica-
tions de l’ouvrier ? La productivité n’est plus seule en cause
ici : il y a bien d’autres facteurs, et d’abord les besoins, la
dignité de la personne des travailleurs, le sentiment de ses
droits, etc.
Cette question du juste salaire a toute une noble histoire et
qui a commencé longtemps avant qu'il y eût une science éco-
nomique. Elle a fait l’objet de subtiles recherches de la part
de tous les canonistes au moyen âge. Pour eux, le juste
salaire c’était celui qui donnait à l’ouvrier l’équivalent exact
du travail fourni, mais comme leurs connaissances écono-
miques n’élaient pas assez avancées pour leur permettre de
définir ce que pouvait être la « valeur exacte du travail
fourni », cette conception restait dans le vague ou, à vrai
dire, se réduisait à une tautologie (2). Aussi leur conception
du juste salaire se réduisit-elle en fait à une définition beau-
coup plus simple — celle-là même qui a été consacrée par le
(1) II s'est trouvé cependant un économiste allemand pour aborder la solution
du problème, de Thünen. Dansun livre traduit en français sous, le titre Le
salaire naturel (mais qui n'est qu’une partie de son livre déjà cité L'Etat
isolé), il a cherché à déterminer par l'emploi des mathématiques le salaire
naturel — en entendant par là le salaire tel qu'il devrait être (et que, par con-
séquent, il eut mieux valu appeler salaire rationnel ou idéal, car la nature n’a
vien à voir avec ces laborieux calculs), D'équations en équations, il aboutit à
cette formule simplifiée S = Vap. ce qui veut dire que le salaire naturel, le
juste salaire, c’est la moyenne géométrique entre la valeur représentée par le
coût de la vie pour le travailleur, à d'une part, et la valeur du produit total,
p d'autre part. Il suffit de multiplier ces deux valeurs l'une par l'autre et
d'extraire la racine carrée, Pour rendre la formule plus claire, traduisons-la
en chiffres : représentons les frais d'entretien du travailleur par 2, la valeur
du produit par 4,5 ; multiplions le second par le premier, nous aurons 9, dont
la racine carrée est 3 ; voilà le salaire naturel.
(2) La notion du juste salaire se confond d'ailleurs pour les canonistes avec
celle du juste prix, et cela par la raison bien simple que « le salarié », à
proprement parler, n'existait guère de leur temps et que le travailleur était
plutôt l'artisan dont le travail était rémunéré par la vente de ses produits.
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