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LA HONGRIE, DE L’ADRIATIQUE AU DANURE.
« — Pas le moins du monde, répliquai-je d’assez méchante humeur.
« — Alors, ayez donc la bonté de me chanter cet air que vous n’avez
pas achevé...
« Je m’enfonçai dans un coin de la voiture, et je fis semblant de dormir.
« Jusqu’à notre arrivée à Arad, je m’étais flatté que la comtesse achè
terait mon silence; mais pas même la plus petite recommandation de ne
pas raconter ce qui nous était arrivé! A six heures, nous étions à Arad; à
sept heures, toute la ville savait que la comtesse avait dansé, bu et mangé
avec les brigands. Elle fut la reine du bal. Elle s’excusa de ne pouvoir
danser, à cause de sa fatigue ; mais elle ne fut pas moins la femme la plus
choyée et la plus recherchée de la soirée. Pour fatiguée, je vous assure
qu elle devait l’être! Elle avait dansé avec Fekete dix-huit csardas! J’ai eu
le temps de les compter. Moi qui n’avais pas dansé, je n’en pouvais plus et
ne me tenais pas debout. J’allai m asseoir à une table de whist.
« — Tu as de la veine aujourd’hui, pensai-je, hasarde-toi hardiment...
Ah! comme je vais vous plumer, mes petits oiseaux!
« Hélas! je perdis non-seulement tout ce que j’avais sur moi, mais encore
mille écus sur parole.
« Six mois après les événements que je vous ai contés, je lus dans un
journal que Fekete Joszi, le célèbre chef de brigands, avait été pris et
pendu à Szegedin.
« Je courus chez la comtesse lui apprendre la nouvelle :
« — Quel dommage! s’écria-t-elle en me rendant le journal, c’était
un si beau danseur! »