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LA HONGRIE
lient s’élança vers mademoiselle désarme, la prit à son bras, bien qu elle
fut défaillante et sans force, dansa un tour avec elle et la passa à un de ses
camarades. La pauvre fille était blanche comme de la cire; quant à lu
comtesse, elle était fraîche comme une rose, elle montrait autant d assu
rance, elle se laissait aller à autant de gaieté que si elle eut été sur le
parquet ciré du Casino d’Arad : elle riait, minaudait, se laissait entraîner
dans le tourbillon de la danse avec un plaisir qui me scandalisa. Non,
jamais elle ne se montra plus belle, plus séduisante; je l’ai vue depuis bien
des fois danser la csnrdas dans nos bals, mais elle ne la dansa plus connue
avec le bétyar 1 . Le bandit la conduisit d’abord, à pas majestueux, tool
autour de la pièce; son regard était fier, sa démarche solennelle : tout à
coup il sauta sur ses talons en poussant un cri, en faisant sonner ses épe
rons, et se plaça droit devant elle. La musique jouait une mélodie d’une
ardeur sauvage ; la comtesse, de son côté, avait commencé à danser : elle
ressemblait à un papillon qui voltige de fleur en fleur et ne se pose sur
aucune; tantôt elle se penchait vers son danseur comme si elle eut voulu
I enlacer ; tantôt elle se redressait avec dignité et se reculait du côté opposé,
où elle b attirait par sa coquetterie. Enfin, le bétyar la saisit dans ses bras
et tourna avec elle dans un vol vertigineux. La danse finie, il reconduisit
la comtesse à sa place, lui baisa galamment la main ; et, se tournant vers
moi, il me prit par l’épaule et me dit familièrement :
" — Et vous, mon vieux, vous ne dansez pas?
« — Non, répondis-je avec dignité, je ne sais pas danser.
" Il retourna auprès de la comtesse.
« — Pardonnez-nous, madame, lui dit-il, si nous ne sommes guère en
mesure de recevoir dignement nos hôtes; contentez-vous de ce que nous
avons, c’est peu de chose, mais nous vous l’offrons de bon cœur.
« Il faisait allusion au souper, qui était prêt. L’aubergiste plaça sur la
table une marmite pleine de morceaux de bœuf coupés menus et apprêtés
avec des oignons et du paprica 1 2 . Un véritable festin autour duquel s’assit
toute la bande! I) assiettes, point. Arme de son couteau de poche, chaque
convive piquait dans la marmite. La comtesse mangea comme si elle eut
été depuis trois jours a jeun. Le chef des brigands lui coupait de petits
carrés de pain qu elle plongeait dans la sauce. S’apercevant que je restais a
1 écart, Fekete fronça le sourcil; mais calmant aussitôt son dépit ou sa
colère, il me demanda en souriant pourquoi je ne mangeais pas.
1 Brigand.
2 Ce plat national s’appelle unegulyas. On le prépare avec du paprica, piment rouge des Turcs
et des Arabes.