Full text : Oeuvres complètes

348  PRINCIPES  DE  L’ÉCONOMIE  POLITIQUE,
que  les  propriétaires  fonciers  engagent  la  législature  à  prohiber  l’importation ­
  du  blé.  A-t-on  jamais  entendu  parler  d’une  loi  en  Amérique
ou  en  Pologne  qui  défendît  l’importation  des  produits  de  l’agriculture? ­
  La  nature  y  a  mis  un  obstacle  insurmontable  en  rendant  la
production  de  ces  denrées  beaucoup  plus  facile  dans  ces  pays-là  que
dans  les  autres.
Comment  donc  peut-il,  être  vrai  «  qu’à  l’exception  du  blé  et
«  d’autres  substances  végétales,  qui  sont  entièrement  le  fruit  de
>>  l’industrie  de  l’homme,  tous  les  autres  produits  naturels,  le  bé-•>
  tail,  la  volaille,  le  gibier,  les  fossiles  et  les  minéraux  utiles,  etc.,
»  renchérissent  naturellement  à  mesure  que  la  société  fait  des  pro-»
  grès?  »  L’erreur  du  docteur  Smith,  dans  tout  le  cours  de  son  ouvrage, ­
  consiste  dans  la  supposition  que  le  blé  a  une  valeur  constante
qui  ne  peut  jamais  monter,  quoique  la  valeur  de  toutes  les  autres
choses  puisse  augmenter.  Selon  lui,  le  blé  a  toujours  une  même  valeur, ­
  parce  qu’il  sert  toujours  à  nourrir  le  même  nombre  d’individus.
On  aurait  autant  de  raison  de  soutenir  que  le  drap  ne  change  jamais
de  valeur,  parce  qu’avec  une  quantité  donnée,  on  peut  toujours  en
faire  le  même  nombre  d’habits.  Qu’y  a-t-il  de  commun  entre  la  valeur ­
  et  la  propriété  de  servir  à  la  nourriture  et  aux  vêtements*?
Le  blé,  comme  toute  autre  marchandise,  a  dans  chaque  pays  son
pnx  naturel,  c’est-à-dire  le  prix  que  sa  production  exige,  et  sans  lequel ­
  on  ne  pourrait  pas  le  cultiver;  c’est  ce  prix  qui  règle  le  prix
courant,  et  qui  détermine  s’il  convient  d’exporter  du  blé  à  l’étranger.'Si ­
  l’importation  du  blé  était  prohibée  en  Angleterre,  de  prix
naturel  du  blé  pourrait  y  monter  à  6  1.  st.  le  quarter,  pendant  qu’il
serait  en  France  à  la  moitié  de  ce  prix.  Si  alors  on  levait  la  prohibition ­
  d’importer  du  blé,  il  tomberait  dans  le  marché  anglais,  non
à  un  prix  moyen  entre  6  1.  et  3  1.,  mais  il  y  baisserait  en  définitive.

*  M.  Ricardo  oublie  la  raison  que  Smith  en  donne.  La  tendance  qu’a  la  population ­
  à  s’accroître  au  niveau  des  moyens  de  subsistances,  multiplie  l’espèce  humaine ­
  partout  où  la  production  du  blé  augmente,  et  le  travail  humain,  qui  se
multiplie  en  même  temps,  fournit  le  moyen  de  payer  le  blé,  11  n’en  est  pas  de
même  du  drap.  On  aurait  beau  multiplier  les  habits,  cela  ne  ferait  pas  naître  un
homme  de  plus  pour  les  porter,  tandis  que  le  blé  fait  naître  ses  consommateurs.
De  là,  pour  cette  denrée,  une  demande  toujours  à  peu  près  proportionnée  à  la
quantité  offerte.  Je  dis  à  peuprès^  car  il  n’y  a  rien  de  rigoureux  en  Economie
politique,  —  les  besoins,  les  goûts,  les  passions,  les  craintes  et  les  préjugés  des
hommes,  exerçant  une  influence  sur  toutes  les  appréciations,  et  n’étant  point
eux-mêmes  des  quantités  rigoureusement  appréciables.  —  J.-B.  Say.
            
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