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LA HONGRIE
tous ces hommes, qui pour la plupart allaient au feu pour la première fois,
marchèrent comme de vieux soldats à la rencontre des Croates.
Le choc eut lieu à quelques heures d’Albe-Royale, près des marais de
Valencze.
De part et d’autre, on lutta avec l’animosité d’une haine implacable. Le
combat fut long, acharné, sanglant. A la fin de la journée, l’action était
encore indécise, quand le général Moga, se mettant à la tète de ses intré
pides hussards hongrois, s’élança contre la cavalerie croate et la culbuta
dans les marais.
Les Croates abandonnèrent précipitamment le champ de bataille, et Moga
et Jellachich conclurent une trêve de huit jours. Le ban se replia sur Raab,
pour se mettre en communication avec Vienne et attendre les renforts
qu'on lui avait promis. Mais au moment où les troupes auxiliaires voulurent
quitter la capitale, la populace les en empêcha. Une troisième révolution
avait éclaté dans les rues de Vienne; le vieux général Latour, issu d’une
famille française, avait été lâchement assassiné *, et l’Empereur s était enfui
à Schœnbrunn.
« Le danger est bien plus grand à Vienne qu’à Pest! » s’écria Jellachich
en apprenant ces tragiques événements; et, sans perdre une minute, il
marcha sur la capitale, et apparut à ses portes au moment où l’on croyait
son armée en déroute.
Jellachich était maître de la situation. Il tenait dans sa main le sort de
1 empire. Un autre que lui en eût profité. Il pouvait créer 1 unité des Slaves,
faire de 1 Illyrie, de la Croatie, de la Slavonie, un État indépendant. Mais
il ne voulut point se détacher de P Autriche au moment du danger, et lui
arracher des concessions par des menaces, en lui mettant l’épée sur la
gorge. Son ambition, dit-on, fut alors de régénérer le vieil empire caduc.
Un historien va même jusqu’à lui attribuer ce mot : « Si l’Autriche n’exis
tait pas, il faudrait l’inventer. »
Le prince Windischgraetz, chargé par l’Empereur de sévir contre la ville
insurgée, était venu renforcer avec ses troupes les troupes croates. Rien de
plus pittoresque que le spectacle de ce vaste camp qui s’élevait sous les
murs de Vienne et offrait un mélange indescriptible de types et d’uniformes
les plus divers. Il y avait là des cuirassiers bohémiens, armés de pied en
cap comme les chevaliers du moyen âge; des Italiens en uniforme blanc;
des Valaques venus des Carpathes, n’ayant qu’un pantalon et une chemise
de toile; des chasseurs tyroliens, avec leur lourde carabine, leur chapeau
1 Voir Vienne et la vie viennoise.