Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  1C9
—  Si  tu  bouges,  dit  celui  qui  semblait  leur  chef,  tu  es  un  homme  mort  ;
donne-nous  de  l’argent.
—  Je  n  en  ai  pas,  répondit  d’un  air  résolu  le  maître  du  logis.
—  C’est  ce  que  nous  allons  voir,  fit  le  bétyar.  Et  il  se  dirigea  vers  une
commode  qui  était  là,  dans  ce  coin.
Mon  prédécesseur  se  leva,  saisit  un  couteau  resté  sur  la  table,  et  se
précipita  sur  le  voleur.  Au  même  moment,  un  des  bandits  qui  gardait  la
porte  lui  déchargea  son  arme  en  pleine  poitrine  :  il  tomba  roi  de  mort,
baigné  dans  son  sang.
Un  des  tiroirs  de  la  commode  renfermait  six  mille  florins,  que  les
brigands  emportèrent.
Depuis  lors,  nous  ne  gardons  plus  d’argent  chez  nous,  et  nos  portes  se
ferment  comme  celles  des  villes  au  moyen  âge,  à  la  tombée  de  la  nuit.  Des
grilles  en  fer  ont  été  placées  à  toutes  les  fenêtres,  et  il  y  a  là,  dans  cette
chambre,  assez  de  fusils  pour  soutenir  un  siège.
—  Vous  n  avez  pas  revu  ces  brigands?
—  Non;  mais  j’en  ai  vu  d’autres;  car  lorsqu’une  bande  se  forme,  elle
voyage  beaucoup,  comme  les  Tziganes.  De  la  forêt  de  Bakony  elle  émigre
sur  les  bords  de  la  Theiss,  et  s’en  va  jusque  dans  les  Garpathes.  Mais  ne
croyez  pas  que  nos  brigands,  dont  l’espèce  a  presque  disparu  aujourd’hui,
soient  aussi  terribles  que  leur  réputation.  Il  faut  savoir  les  prendre  par  le
bon  côté.  Si  mon  prédécesseur  avait  été  plus  hospitalier,  s’il  leur  avait
donné  à  boire  et  à  manger,  il  s’en  serait  tiré  le  mieux  du  monde.  Un  jour,
il  y  a  deux  ans,  nous  étions  à  déjeuner.  Un  bétyar  entra  dans  la  cuisine,
demandant  à  parler  au  maître.  La  cuisinière,  pâle  et  tremblante,  vint  me
prévenir.
<1  allumai  ma  pipe  et  je  sortis.  Sur  le  seuil  de  la  porte  je  rencontrai  un
foit  bel  homme,  jeune  encore,  à  la  mine  éveillée  et  intelligente,  tenant  son
fnsd  caché  sous  son  manteau.
—  Que  veux-tu  ?  lui  dis-je.
Je  ^oudiais  de  1  argent,  me  répondit-il  de  l’air  le  plus  naturel.
—  J’en  ai  fort  peu.
^  '  1  Gprit-il  en  souriant,  chez  le  baron  Sina,  on  a  toujours  de
b  argent.
-  Fumes-tu?  lui  demandai-je,  essayant  de  donner  un  autre  cours  à
ses  pensées,  et  voulant  avoir  moi-même  le  temps  de  la  réflexion.
Oui,  je  fume...  surtout  quand  le  tabac  est  bon...
liens,  voici  des  cigarettes.  Sais-tu  ce  que  c’est?
Oh  !  oui,  j’en  ai  fumé  d’excellentes  chez  les  curés.
            
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