blé ou de foin. Le « pauvre compagnon » n’était pas un brigand dans le
sens rigoureux du mot; de souche d’honnêtes gens, sa mise était propre et
soignée, et il ne déplaisait pas aux jeunes villageoises. C’était le vagabond
du steppe, le compagnon aimé des pâtres, qui partageaient volontiers
avec lui leur pain et leur lard.
Les Szégény Légény n’étaient redoutables que dans les contrées où ils
se réunissaient en nombre, et où ils réclamaient l’hospitalité la menace
a la bouche.
Quand ils allaient par bandes de vingt ou trente, ils n avaient pas de
chevaux, et leurs armes consistaient en simples bâtons; ils entraient alors
comme chez eux dans les maisons isolées pour demander à manger, et ils
s’aventuraient même, le dimanche, dans l’auberge du village pour boire et
danser. Leur costume ne les distinguait pas des autres paysans et des
pâtres. Quant à leur manière de voler, elle était souvent originale.
Un très-beau garçon stationnait un dimanche matin devant le château
du comte P..., à B... Quand madame la comtesse passa pour se rendre à
l’office, le jeune homme la salua très-poliment et demanda à Sa Grâce de
vouloir bien lui donner vingt livres de lard et trente livres de pain pour les
« pauvres compagnons » qui étaient dans la forêt voisine. La comtesse P...
promit d envoyer ce que demandait le messager ; après quoi celui-ci
se retira avec force remercîmeuts.
Au commencement de ce siècle, il y avait encore des seigneurs qui
payaient une redevance aux Szégény Légény, afin de ne pas être inquiétés.
Une fois, le comte B... rencontra, pendant une de ses promenades
dans la pnszta, un « pauvre compagnon » qui le salua d’un air de connais
sance :
— Ah! c’est toi, Gusté! fit le comte. D’où viens-tu?
— J’étais en prison à M... Je me suis évadé.
— Je t’engage, mon garçon, à ne pas voler mes moutons ; sans cela, je
te ferai un mauvais parti.
— Eh bien, monsieur le comte, lui répondit le « pauvre compagnon » ,
donnez-moi tous les ans un de ^ os moutons, et je ne viendrai jamais vous
en prendre.
Le comte promit le mouton, et Guste s en alla au bourg demander de
l’ouvrage. En le voyant fendre du bois dans la rue, on lui dit :
— On va t arrêter, Gusté !
— Pas si bête de me laisser prendre, répondit-il simplement en conti
nuant son travail.
Quand le « pauvre compagnon » n'avait pas vagabondé trop long-