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LA HONGRIE
— Comment es-tu devenu bétyar?
— On a voulu faire de moi un soldat. Moi, je n ai pas voulu. Alors on
a envoyé les gendarmes pour me prendre. Je me suis sauvé.
— Mais n’as-tu pas peur que les Pandours t’attrapent?
— Non... Les Pandours sont trop poltrons. Ils arrivent toujours trop tard.
Nous causâmes dix minutes ; je glissai un florin dans sa main ; il s’en alla
enchanté de moi.
Ils sont tous comme ça : bons diables quand on les reçoit amicalement,
et qu’on ne les contrarie pas trop sur leur manière d envisager le « tien
et le mien » .
Ces chevaliers de grands chemins jouaient autrefois aux grands seigneurs.
Ils étaient avec les dames d’une galanterie et d’une courtoisie exquises.
Et cependant ils aimaient les plaisirs cruels, à la manière de tous les
gens violents et despotiques. Une fois, dans une csarda, deux ingénieurs
slovaques aux longues jambes tombèrent au milieu d’un repas de bandits.
Ces messieurs étaient d’humeur facétieuse. Ils obligèrent les intrus à
danser en chemise, toute la nuit, sur une table, tandis qu’eux buvaient et
se pâmaient de rire. Mais quelques semaines après, par un singulier retour
des choses d ici-bas, c étaient les jambes du chef de la bande qui gigotaient
au vent. Ceux que les brigands hongrois se plaisaient particulièrement à
tourmenter étaient les juifs et les prêtres, parce qu’ils sont riches. Il n était
pas de supplice qu’ils n inventassent pour s’amuser de leurs plaintes, de
leurs gémissements, de leurs contorsions et de leurs douleurs. Ils les
rouaient de coups, ils les ferraient comme des chevaux, ils les liaient en
croix, ils les suspendaient par les pieds à une branche d’arbre, ou les
enterraient jusqu’au cou au bord des routes. Le célèbre Patko rencontra
un jour un marchand Israélite qui se rendait au marché avec du miel. Il
lui enleva ses vêtements, et, lui ayant enduit tout le corps de miel, il le
roula dans de la plume, de sorte que l’infortuné ressemblait à un animal
fabuleux. Quand il arriva aux portes de la ville, les femmes et les enfants
s’enfuirent en hurlant, et tous les chiens se lancèrent à ses trousses.
Le peuple, que ces grosses farces amusent et dont l’imagination épique
idéalise la vie du brigand, ne dénonce jamais la présence d’un bétyar, et
prend toujours parti pour lui contre le gendarme. Dans les longues veillées
d’hiver, on ne raconte pas chez nous des contes de fées, comme en Alle
magne, mais les exploits légendaires des Sobry, des Mylfait, des flap, des
Julias, des flat ko et des llosza Sandor. Tous ces bétvars sont devenus des
héros d’épopées populaires; et si Ton trouve un livre dans une maison de
pavsans, c’est le récit de leurs hauts faits