Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

blé  ou  de  foin.  Le  «  pauvre  compagnon  »  n’était  pas  un  brigand  dans  le
sens  rigoureux  du  mot;  de  souche  d’honnêtes  gens,  sa  mise  était  propre  et
soignée,  et  il  ne  déplaisait  pas  aux  jeunes  villageoises.  C’était  le  vagabond
du  steppe,  le  compagnon  aimé  des  pâtres,  qui  partageaient  volontiers
avec  lui  leur  pain  et  leur  lard.
Les  Szégény  Légény  n’étaient  redoutables  que  dans  les  contrées  où  ils
se  réunissaient  en  nombre,  et  où  ils  réclamaient  l’hospitalité  la  menace
a  la  bouche.
Quand  ils  allaient  par  bandes  de  vingt  ou  trente,  ils  n  avaient  pas  de
chevaux,  et  leurs  armes  consistaient  en  simples  bâtons;  ils  entraient  alors
comme  chez  eux  dans  les  maisons  isolées  pour  demander  à  manger,  et  ils
s’aventuraient  même,  le  dimanche,  dans  l’auberge  du  village  pour  boire  et
danser.  Leur  costume  ne  les  distinguait  pas  des  autres  paysans  et  des
pâtres.  Quant  à  leur  manière  de  voler,  elle  était  souvent  originale.
Un  très-beau  garçon  stationnait  un  dimanche  matin  devant  le  château
du  comte  P...,  à  B...  Quand  madame  la  comtesse  passa  pour  se  rendre  à
l’office,  le  jeune  homme  la  salua  très-poliment  et  demanda  à  Sa  Grâce  de
vouloir  bien  lui  donner  vingt  livres  de  lard  et  trente  livres  de  pain  pour  les
«  pauvres  compagnons  »  qui  étaient  dans  la  forêt  voisine.  La  comtesse  P...
promit  d  envoyer  ce  que  demandait  le  messager  ;  après  quoi  celui-ci
se  retira  avec  force  remercîmeuts.
Au  commencement  de  ce  siècle,  il  y  avait  encore  des  seigneurs  qui
payaient  une  redevance  aux  Szégény  Légény,  afin  de  ne  pas  être  inquiétés.
Une  fois,  le  comte  B...  rencontra,  pendant  une  de  ses  promenades
dans  la  pnszta,  un  «  pauvre  compagnon  »  qui  le  salua  d’un  air  de  connaissance ­
  :
—  Ah!  c’est  toi,  Gusté!  fit  le  comte.  D’où  viens-tu?
—  J’étais  en  prison  à  M...  Je  me  suis  évadé.
—  Je  t’engage,  mon  garçon,  à  ne  pas  voler  mes  moutons  ;  sans  cela,  je
te  ferai  un  mauvais  parti.
—  Eh  bien,  monsieur  le  comte,  lui  répondit  le  «  pauvre  compagnon  »  ,
donnez-moi  tous  les  ans  un  de  ^  os  moutons,  et  je  ne  viendrai  jamais  vous
en  prendre.
Le  comte  promit  le  mouton,  et  Guste  s  en  alla  au  bourg  demander  de
l’ouvrage.  En  le  voyant  fendre  du  bois  dans  la  rue,  on  lui  dit  :
—  On  va  t  arrêter,  Gusté  !
—  Pas  si  bête  de  me  laisser  prendre,  répondit-il  simplement  en  continuant ­
  son  travail.
Quand  le  «  pauvre  compagnon  »  n'avait  pas  vagabondé  trop  long-
            
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