DE L’ADRIATIQUE AU DAIS U RE.
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toute la famille. Les tables, sur lesquelles ou étend une paillasse, servent
aussi de lit.
— Ah! monsieur Yispan, s’écria une femme venant au-devant de M. L...,
on ne tient plus chez nous! Songez un peu : dix-huit personnes là dedans!
Ma fille, qui a six ans, couche à mes pieds, en travers; mon mari à côté de
moi, ma fille aînée à côté de mon mari, et mon cadet, qui a deux ans,
entre mes jambes.
Ces grands bâtiments sont les casernes de la domesticité; on y loge
indistinctement tous les individus qui, chaque année, du 24 avril au
1 er mars, viennent, avec ou sans famille, louer leurs bras et leur travail
au propriétaire foncier.
La culture d’un domaine exige en Hongrie l’entretien de toute une
armée de prolétaires campagnards. La propriété de la famille Sin a dans
le comitat de Simongat, pour ne parler que de celle-là, comprend six puszta,
dirigées par six ispans ou régisseurs comme M. L... L’étendue de ces puszta
réunies est de 10,350 hectares. Quand le domaine était complet, il comp
tait 200,000 hectares. Le nombre des ouvriers employés sur cette terre
s’élève à 500, sans compter 200 bergers gardant 150,000 moutons, et
80 porchers gardant 4,000 à 5,000 porcs. Si l’on fait entrer dans cette
statistique les femmes et les enfants de tout le personnel, on arrive à un
chiffre de population d’au moins 1,500 âmes.
Chaque ouvrier reçoit trente florins par an, soixante-dix francs de notre
monnaie. Outre le logement et le chauffage, on lui donne 4 hectolitres de
blé, 12 hectolitres de seigle, et un quart d’hectare de prairie. L’ouvrier a
le droit de nourrir une vache et d’engraisser quatre ou cinq cochons.
Quant aux femmes et aux jeunes filles, elles ne sont payées que pendant
la moisson, lorsqu’elles travaillent aux champs. — Le domaine de Simon
gat, administré par six employés, dont un intendant supérieur ', un caissier,
un maître forestier et trois sous-maîtres forestiers, produit un revenu annuel
de 300,000 florins, — à peu près 800,000 francs.
Aous étions remontés en voiture, et nous causions de semailles, de
iécoltes, d économie îurale, pendant que nos chevaux nous emportaient
au galop a tia^eis la plaine inondée de larges nappes de lumière. Des
aigles perdus dans 1 azur se détachaient en points à peine visibles, comme
des étoiles noires. Et les cigales, les scarabées chantaient à tue-tête dans
L intendant supérieur touche un traitement de 15,000 francs. Il a, de plus, une maison, des
domestiques et des chevaux. Ces positions sont plus enviées et plus recherchées que celle de
ministre.