Full text: La Hongrie de l'Adriatique au Danube

DE L’ADUl ATIQUE AU D A IN ÜBE. 
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Sous les ombrages séculaires qui bordent 1 embouchure de la rivière, 
des boutiques en plein vent étalent des fruits magnifiques et succulents, 
des abricots jaunes comme fiambre, des melons et des pastèques à l’écorce 
polie et luisante comme du verre, des citrons doux, des figues craquelées 
distillant un miel délicieux qui suinte comme des perles d’or. Le trottoir 
est ici isolé de la chaussée par une série de bornes grotesquement sculp 
tées, représentant des têtes symboliques et grimaçantes de Turcs entur- 
banés, de Hongrois et de Bosniaques aux moustaches hérissées en crocs ou 
retombant en queues. On dirait d’une rangée d’idoles barbares. 
On m’avait donné à Trieste une lettre pour un jeune homme de Fiume, 
M. Antonio Scarpa. Voulant la lui porter moi-même, j’avisai un fiacre 
qui passait. On m’avait dit : « Tout le monde, à Fiume, connaît M. Anto 
nio Scarpa. » 
— Vous savez où demeure ce monsieur? dis-je au cocher en lui mon 
trant la suscription de ma lettre; on m’a dit que tout le monde le con 
naissait. 
— Parfaitement, me répondit-il; il habite Marti nsciça. 
Je ne savais où était Martinsciça, je me laissai conduire. Le voyage est 
agréable. On longe la côte, tantôt montant sur des terrasses naturelles 
ombragées de figuiers et de lauriers, tantôt descendant dans d’agrestes 
petits vallons où des maisonnettes s’épanouissent au milieu de bouquets de 
verdure. Nous devançâmes des paysans et des paysannes revenant de la 
ville. En Bosnie, le paysan ne sort jamais sans son chibouk, et dans le 
Monténégro, sans ses armes; ici, malgré l’aspect bienveillant du ciel, le 
paysan slave est toujours armé d’un énorme riflard. C’est tout ce qu’il 
porte, du reste, avec un anneau d’or à l’oreille gauche, tandis que sa 
femme marche derrière lui, geignant et suant, courbée en deux sous un 
fardeau de bête de somme. 
Au bout d’une heure, nous descendîmes au fond d’une étroite vallée, 
aux flancs ouverts et déchirés, qui rappellent les paysages tragiques de Sal 
vator llosa. On tire de là les gigantesques blocs de roche qui servent à la 
construction du port de Fiume. Des hommes bronzés, vêtus d’une chemise 
et d’un pantalon, poussaient sur des rails rouillés des wagons chargés de 
pierres et de ballast. Ma voiture s’arrêta devant une espèce de forge enfu 
mée contre laquelle étaient appuvées des roues cassées, de grandes claies 
de fer éventrées, des tombereaux estropiés et hors de service. 
— C’est ici, me dit le cocher. 
Je descendis, et je présentai ma lettre à un monsieur qui me fit 1 eilet 
d un inspecteur de travaux.
	        
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