DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE.
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coteaux tapissés de vignes, qui fuient à l’horizon. Par le portail ouvert, le
soleil, ce grand dissipateur de ténèbres et de mystère, pénètre jusque dans
la nefet l’illumine de clartés radieuses comme celles du paradis.
C’est bien là le temple qui convient aux anciens adorateurs du magyarok
istene, du dieu magyar, « qui n’est ni le dieu vengeur des Juifs, ni le dieu
tonnant des Grecs et des Romains, ni le dieu miséricordieux des chrétiens,
mais celui de la raison et de la justice » .
Le caractère hongrois ne se serait point accommodé d’une de ces som
bres cathédrales gothiques comme celles qui ornent les bords du Rhin ;
l’édifice eut été trop triste, trop sombre, trop sévère pour ce peuple
ennemi du mysticisme, et qui ne comprend, comme les Italiens, qu’une
religion tombant sous les sens.
Gran est la Rome magyare, comme Cologne est la Rome germanique.
C’est la ville des miracles, la ville des légendes, la ville de saint Étienne, la
ville du premier archevêque du royaume : le prince primat, qui gouverne
en quelque sorte la contrée, qui lui appartient. Il vient immédiatement
après le roi et le palatin ; et le roi qu’il n’a pas sacré n’oserait monter sur
le trône. Assisté de son chapitre, il forme une cour de justice à laquelle
sont soumises certaines causes ; à la Chambre des seigneurs de Pest, où il
siège de droit, sa place est marquée à part au-dessus de celle des seigneurs
héréditaires ; il a le privilège de parler le premier en toute circonstance, et
de toucher la quarante-huitième partie des bénéfices de la banque de
Kremnitz. Jadis, en cas de guerre nationale, le prince primat fournissait
deux mille hommes d’armes ; et, d’après 1 ancienne coutume, c’est lui-
même qui devait les commander. Il avait encore, il y a peu d’années, sa
garde à cheval, symbole de son autorité temporelle; avant 1848, il pouvait
conférer la noblesse dans 1 étendue de son diocèse. Les revenus de ses
fermes et de ses vignobles sont encore aujourd’hui estimés à plus de
deux millions de francs.
Au milieu des ruines du moyen âge, le haut clergé hongrois est demeuré
debout avec toute sa richesse féodale 1 .
Si le haut clergé magyar a pu conserver jusqu’à nos jours ses propriétés
et ses richesses, il faut en chercher la cause dans sa tolérance, sa libéralité,
son esprit sage, prudent et politique.
1 Les revenus particuliers du clergé sont encore d’environ 180 millions de francs. Ceux de
1 evêque de V es prim sont de 800,000 francs; ceux des évêques de Cinq-Églises et de 1 Albe-
Royale, de 700,000 francs, etc. Il y a en Hongrie trois archevêchés et vingt-six évêchés, qui soûl
tous aussi hien rentés. Avant les réformes de Joseph II, le clergé hongrois possédait le tiers du
royaume.