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LA HONGRIE
dinand d’Autriche offrit un abri aux Uscoques dans la petite ville de Segna,
propriété des Frangipani. N’ayant ni métier, ni industrie, ni champs à cul
tiver, ni mines à exploiter, ces hommes, nés avec les instincts sanguinaires
de l’aigle et du requin, regardèrent la mer comme leur domaine et les
navires qui la traversaient comme leur proie. Ils ne vécurent que de vols et
de pillages, et descendirent dans l’Adriatique comme des moissonneurs dans
un champ; ils étaient bien plus que les Vénitiens les rois de la mer.
Kien ne les effrayait, ces terribles corsaires! Chez eux, la ruse suppléait
au nombre. Lorsque les Ottomans assiégeaient Vienne, le hardi Uscoque
Prébeck, voyant la forteresse de Siget résister à tous les assauts, se tra
vestit en Turc, pria, salua et parla comme les mahométans, et ayant
réussi à s’introduire dans la place, il se présenta au pacha en lui disant :
« Je suis un Osmanli de la ville de Filibé. Mon métier est de faire de la
poudre, et je vais de forteresse en forteresse fournir à mes frères le moyen
de se défendre contre les Croates. » Le pacha de Siget le reçut avec
honneur, le logea dans son honack et le traita en frère. Prébeck fabriqua
de la poudre, 1 entassa dans les souterrains de la forteresse, et, au
milieu d’une nuit sombre, quand tout dormait, il alluma une mèche qui
devait mettre le feu à tonte la provision, puis sortit à la hâte de Siget.
Au moment prévu par lui, la forteresse sauta, avec des milliers de Turcs,
et Prébeck s’en retourna en chantant à Segna.
Les convois vénitiens qui partaient pour l’Orient ou qui en revenaient
étaient obligés de se faire escorter par des galères, et tout Uscoque capturé
était pendu aux vergues. On en exposa aussi dans des cages de fer sur la
place Saint-Marc. Mais personne ne faisait comme eux bon marché de la
vie. Quand un Uscoque mourait, un autre prenait immédiatement posses
sion de sa cabane, et soin de sa femme et de ses enfants. L’empereur
d’Allemagne dut venir en aide aux Vénitiens qui assiégeaient Segna. Il
enleva la flotte des pirates et la fit conduire à Fiume pour la brûler. Les
Uscoques s’en allèrent de nuit par les montagnes, tombèrent à F improviste *
sur Fiume, reprirent leurs barques, leurs canots, et s’emparant de quatre-
vingts bâtiments fiumans, ils les traînèrent à la remorque jusqu’à Segna.
Un peu plus tard, une galère vénitienne entrait à Pago, ayant à son
bord le capitaine de la mer, Cnitofero Venero. Les espions des Uscoques le
signalent; ceux-ci, à la faveur d’ombres épaisses, montent à l’abordage (h;
la galère, tuent l’équipage, jettent quarante passagers dans les flots, et
reviennent à Segna avec leur capture. En route, ils tranchent la tète des
officiers vénitiens ; et, une fois en sûreté dans leur repaire, ils se livrent
avec leurs femmes et leurs filles à une orgie barbare; ils massacrent Venero