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LA HONGRIE
nus, le visage baigné de sueur. Le train repartit aussitôt avec tout son
attirail menaçant de canons et de fourgons, au milieu d’une foule de
spectateurs qui semblaient tout surpris de voir tant de képis, de sabres
et de fusils, et chez ceux qui les portaient si peu d’enthousiasme.
— L’envahissement de la Bosnie est donc décidé? demandai-je à un
officier qui s’était assis dans mon compartiment, à côté de moi.
— Et le traité de Berlin !
— Vous dites cela comme si le mandat que les puissances ont donné à
l’Autriche n’était pas chose aussi facile à exécuter qu’à écrire.
— Les journaux de Vienne parlent d’une promenade militaire... Eh
bien ! la Bosnie, monsieur, sera pour F Autriche une sorte d’Algérie sur ses
frontières. Nous nous emparerons avec beaucoup de peine de ce pays, et
nous ne nous y maintiendrons que si les insurrections que notre présence
n empêchera pas d éclater peuvent être réprimées à temps.
L’officier qui me parlait avait parcouru la Bosnie et F Herzégo vine l'année
d auparavant. L’occasion de recueillir quelques données intéressantes sur
ces provinces encore si peu connues était trop belle pour que je la laissasse
échapper.
— La Bosnie, me dit mon compagnon de route, répondant à mes ques
tions, est un pays qui ressemble par plus d’un côté à la Suisse. Sa popula
tion est belliqueuse et aussi jalouse de sa liberté que l’étaient les anciens
Helvéticos. Traversée par les chaînons des Alpes Dinariques, cette province
est défendue par une série de barrières et de remparts naturels. La plupart
de ses montagnes sont encore entièrement boisées. Dans ses forêts, presque
vierges, où ne pénètrent que les ours et les chasseurs, les lianes s’enlacent
à des arbres gigantesques et laissent retomber jusqu’à terre de vastes tapis
series de verdure, illustrées à grands ramages de fleurs, de papillons multi
colores et d’oiseaux. L’aspect grandiose de ces forêts vous transporte en
imagination dans les solitudes primitives du Nouveau Monde. Figurez-vous
les troncs blancs des peupliers, les pylônes énormes et marbrés des chênes,
les fûts fauves des sapins, les piliers noirs des lourds châtaigniers, se pro
longeant a 1 infini, formant des portiques et des propylées à jour, dessinant
de leurs mille branches et de leurs rameaux touffus des voûtes, des ber
ceaux, des arches profondes, des nefs au fond desquelles un rayon de soleil
égaré brille comme 1 étoile d une lampe, des ogives mystérieuses, des colon
nades gigantesques devant lesquelles, comme devant un sanctuaire invio
lable, les broussailles, les ronces aux longues griffes, les plantes grimpantes
aux volutes argentées, mettent des grilles de serrurerie végétale dont les
dessins eussent émerveillé les vieux maîtres de Nuremberg.