252 EN EUROPE. — ARMÉNIE. — CRÈTE. — MACÉDOINE.
Ils résolurent de forcer l’attention de l’Europe par des proclamations,
des campagnes de presse, des manifestations
insurrectionnelles, en un mot, par une agitation qui porterait
le trouble dans toute l’Arménie et obligerait les puissances
et le sultan à se souvenir de l’article 61 du traité de
Berlin. Mais à mesure qu’ils furent plus entreprenants, la
colère du sultan s’exalta contre eux ; le fanatisme musulman
trouva une nouvelle ardeur parmi les mohadjirs, ou
exilés musulmans revenus en masse de Bulgarie en Asie
mineure. Dans cette surexcitation générale des passions
contraires, les conflits étaient inévitables, n’eussent-ils
pas été provoqués par Abd-ul-Hamid et son entourage.
La politique personnelle du sultan, l’action des comités
arméniens, l’indiflerence ou la mauvaise volonté des puissances
européennes jetèrent l’Arménie aux plus effroyables
catastrophes.
Le gouvernement ottoman prétendit « résoudre la question
arménienne en supprimant les Arméniens », selon l’expression
attribuée au grand-vizir Saïd-pacha. Ce fut la première
application, et jusqu’ici la plus claire, de la politique
personnelle du sultan. 11 essaya d’abord d’obtenir des conversions
en masse, et les Kurdes pratiquèrent en 1892 et
1893 des milliers de circoncisions. Puis il favorisa les émigrations
: un grand nombre d’Arméniens quittèrent en effet
leur pays; mais ils vinrent à Constantinople et y furent
pour le gouvernement une nouvelle cause d’embarras. Ces
mesures premières ne firent que grandir la puissance des
comités révolutionnaires et les pousser aux excès ; ce
qui allait permettre au sultan d’user d’une autre méthode.
Déjà, le 26 février 1890, il avait donné l’ordre de fouiller
les églises arméniennes et d’y rechercher les armes et les
munitions qui devaient y être cachées. On ne trouva rien.
Comme les Arméniens s’étaient opposés à cette profanation,
on en avait tué 20 et blessé plus de 300.
Mais la grande politique des massacres ne date que de
1894. Les Kurdes avaient de tout temps le droit de lever
sur les villages arméniens des contributions à peu près régulières,
comme le halif, sorte de dime sur les récoltes, ou le
hala, part de la dot des jeunes mariés. Ils furent encouragés
à multiplier leurs exigences, ils s’y prêtèrent volontiers ; la
situation devint vite intolérable dans le pays arménien. Les
chrétiens, poussés à bout, se défendirent, refusèrent de
payer ce qu’ils ne devaient pas, furent frappés, frappèrent.