50 LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII* SIÈCLE,
longtemps le conseiller le plus écouté du sultan, un veritable
premier ministre sans portefeuille, sans responsabilité, le
protecteur d’ailleurs tout naturel des populations sujettes,
« le grand-vizir des chrétiens », comme on a dit, une sorti
de vice-empereur. Ne pouvait-on pas espérer conduire à
bien, dans de telles conditions, l’éducation nouvelle de la
Turquie ? Pierre le Grand avait plus complètement trans
formé la Russie. — Mais la Russie était son pays, et non un
pays étranger, et une réforme, surtout morale, n’est bonne
qn’autant qu’elle est faite par l’effort même du sujet.
II. — Progrès des Russes.
Pendant vingt-cinq années, le conflit oriental s’apaisa.
L’Europe fut occupée d’autres soins. Il fut question du
démembrement de l’Autriche ; il fut question ensuite du
démembrement de la monarchie prussienne. L’Angleterre
prit à la France son empire colonial. Les États Chrétiens se
déchirèrent entre eux.
Les Ottomans jouirent de ce spectacle. La France essaya
de les pousser contre Marie-Thérèse pendant la guerre de
la succession d’Autriche. Mais ils étaient fatigués sans doute
des dernières luttes ; ils étaient satisfaits du résultat obtenu
à Belgrade, ne se souciaient pas de le compromettre. Aussi
bien, Fleury n’avait jamais consenti à une alliance formelle
avec eux. Marie-Thérèse très habilement distribua de riches
dons dans le divan et le harem. Les Turcs ne bougèrent pas.
Puis le renversement des alliances de 1756 les émut au
dernier point. L’union de la France avec l’Autriche et la
Russie leur parut monstrueuse et leur causa les plus vives
inquiétudes. Cette triple alliance se tourna contre la Prusse
et ne dura pas.
Presque aussitôt après son avènement (1762), la tsarine
Catherine II attira de nouveau l’attention de l’Europe sur
la question d’Orient et prétendit la résoudie d’un coup.
Allemande de naissance, elle n’en défendit pas moins vigou
reusement les intérêts de l’orthodoxie, sous lesquels elle
pouvait dissimuler son ambition. Fort libre en fait de
croyances, « philosophe» et correspondante assidue des phi
losophes de France, elle fit répandre pourtant dans tout le
pays des Balkans la vieille légende que l’empire des Turcs
serait détruit par une nation blonde venue du nord; elle se
présenta aux chrétiens la croix grecque à la main et pensa