LE CRÉDIT 577
ressemblance avec les procédés primitifs des sociétés encore
barbares. Ce n’est pas la première fois que l’on signale dans
le développement historique des peuples cette marche sin-
gulière de l’esprit humain qui, parvenu au terme de sa car-
rière, semble revenir tout près de son point de départ, ayant
décrit ainsiynon pas précisément un de ces grands cercles
qui avaient si fort frappé l'imagination de Vico, mais plutôt
une courbe en forme de spire ascensionnelle.
N’avons nous pas vu dans le chapitre précédent que le
commerce international entre deux pays tend automatique-
ment à prendre la forme du troc, les exportations tendant
toujours à se mettre en équilibre avec les importations ?
N'est-ce pas à une sorte de troc que l’on arriverait dans
l’hypothèse que nous avons supposée, celle où tous les habi-
tants d'un pays seraient clients d’une même banque ? Ce
régime social, où nul n’aurait plus besoin de monnaie, ne
pourrait fonctionner que parce que chacun paierait les
produits ou les services qu’il consommerait avec ses propres
produits ou ses propres services.
N’est-ce pas une sorte de troc qui est réalisé dans la mer-
veilleuse institution du Clearing-House ? (voir ci-après p. 389)
car ces liasses monstrueuses de chèques, lettres de change,
qui y sont échangés et compensés chaque jour, ne sont que
des signes représentatifs de monceaux de caisses, de bal-
lots, de barriques, qui ont été échangés en nature; et, pour
qui sait regarder derrière les coulisses, le Clearing-House
apparaît comme un grandiose marché analogue à ceux des
peuplades africaines ou des cités disparues, avec cette seule
différence qu’au lieu d’échanger des marchandises en nature
on échange les titres qui les représentent.
La monnaie tend à devenir ainsi une pure abstraction. Et
pourtant que nous voilà loin, malgré cette ressemblance
superficielle, du régime grossier du troc ! Combien la
monnaie, et avec elle la richesse dont elle est le signe, se
trouve d'étape en étape — métal, papier, écriture — dématé-
rialisée et comme sublimisée !
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