FRANCE, ANGLETERRE ET RUSSIE.
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Il fallut d’abord s’organiser pour passer l’hiver devant la
place, et l’hiver fut très rigoureux. Le cyclone du 13 novem
bre, qui fît périr la Semillante sur les rochers de la Corse,
causa aussi de grands ravages parmi les troupes de Crimée.
Elles eurent un grand nombre de malades ; quelques-uns
furent retenus au quartier-général de Kamiesch, ville impro
visée où s’abattit toute une population de Grecs, de Juifs,
de Levantins qui firent de beaux bénéfices sur les besoins
du soldat ; la plupart des malades furent dirigés sur les
hôpitaux de Constantinople où la population européenne
augmenta dans d’énormes proportions ; les Turcs disaient :
« Les Français ne sont pas maîtres de Sébastopol ; en
revanche, ils le sont de Constantinople ».
Cette occupation rappelait le souvenir de l’établissement
des Russes sur les rives du Bosphore en 1833. C’était comme
la manifestation extérieure de la nouvelle situation de la
question d’Orient : Les Turcs n’étaient déjà plus maîtres
chez eux ; l’empire ottoman était désormais sous la protec
tion collective de l’Europe et non plus sous la protection
exclusive des Russes.
Cet hiver fut aussi activement occupé par la diplomatie.
La France et l’Angleterre, très embarrassées et mal assu
rées de l’issue du siège de Sébastopol, renouvelèrent leurs
instances auprès du gouvernement autrichien; celui-ci, maître
pour l’instant des Principautés, ne cherchait qu’à négocier;
il eût pourtant peut-être consenti, pour garder le gage qu’il
tenait, à fournir aux alliés un contingent militaire plus ou
moins sérieux, ou à livrer passage à travers l’Autriche à
une armée française. Il fut arrêté dans cette voie, où il était
d’ailleurs indécis, parla contenance plus nette delà Prusse,
qui commençait à accentuer ses bonnes dispositions à
l’égard de la Russie, qui même concentrait dans la Prusse
rhénane des troupes de plus en plus nombreuses, prête déjà
à chercher dans les complications orientales le prétexte
dont elle avait besoin pour reprendre son projet de domi
nation en Allemagne. L’Autriche resta donc neutre, garda
toute la honte de son ingratitude à l’égard du tsar Nicolas,
sans profit.
Dans ces conjonctures, le gouvernement piémontais, pour
appeler sur la question italienne l’attention de l’Europe et
mériter l’appui de quelqu’une des grandes puissances, offrit
son alliance à l’Angleterre et à la France. Elles accueilli
rent ses premières ouvertures, dans la pensée de hâter
E. Driaült. — Question d’Orient. t*