Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.

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Je  suivis  le  trottoir,  et  j’arrivai  sur  la  place  Jellachich,  qu’égayaient  les
vêtements  bariolés  et  pittoresques  de  la  foule,  où  la  note  blanche  dominait.
Je  me  sentais  honteux  de  me  promener  en  veston  étriqué  au  milieu  de  ces
paysans  et  paysannes  dont  le  costume  est  à  la  fois  si  simple  et  a  tant
d’ampleur.  Ces  gens  comprennent  bien  mieux  que  nous  le  confort,  et  savent
se  mettre  à  l’aise  avec  une  décence  qui  rappelle  l’âge  d’or.
Voici  deux  enfants  des  bords  de  la  Save;  on  dirait  deux  petits  Tziganes,
tellement  leur  figure  est  fine  et  expressive  ;  leurs  cheveux  flottent  en  longues
mèches  noires;  ils  sont  vêtus  d’une  chemise  déguenillée  et  incomplète,  et
le  large  pantalon  croate  descend  comme  une  jupe  jusqu’à  la  cheville  de  leurs
pieds  nus.
Les  femmes  étaient  si  nombreuses  que  la  tente  de  feuillage  élevée  au
centre  de  la  place,  en  face  de  la  fontaine,  semblait  entourée  d’un  mur  fraîchement ­
  blanchi  à  la  chaux.  Il  y  avait  là  quelques  têtes  de  jeunes  filles  qui
eussent  été  dignes  de  prendre  place  dans  les  tableaux  des  maîtres  de  l’École
vénitienne.  Leur  doux  visage,  leurs  joues  veloutées  et  brillantes  comme  la
pêche  mûre,  leurs  yeux  bleus  aux  paupières  frangées  de  longs  cils,  respiraient ­
  une  candeur  de  madone.
La  Croate  a  les  traits  fins,  les  attaches  souples,  la  bouche  colorée,  le
teint  mat  quand  il  n’est  pas  encore  brûlé  du  soleil,  le  nez  régulier,  le  visage
allongé.  Un  sourire  d'une  mélancolique  tendresse  adoucit  ce  qu’il  y  a  de
triste  dans  la  physionomie  générale.  Mais  nulle  part  la  beauté  et  la  jeunesse
ne  semblent  plus  fragiles  et  ne  se  flétrissent  plus  vite.  A  peine  mariée,  la
jeune  fille  est  une  fleur  fanée.  En  s’associant  à  l’homme,  elle  prend  des
travaux  en  commun  la  charge  la  plus  lourde;  elle  descend  à  l’humble  rang
de  domestique  et  de  servante.  C’est  elle  seule  qui  porte  les  fardeaux,  qui
fait  les  plus  rudes  et  les  plus  grossiers  ouvrages;  elle  mange  dans  b  assiette
de  son  mari  en  se  tenant  debout  derrière  lui,  elle  le  sert  à  table  comme
un  maître  redouté,  et  ne  boit  que  lorsque  celui-ci  lui  offre  son  propre
verre.
«  Chantons,  dansons,  dit  un  chant  populaire  de  femmes,  —  tant  que
nous  n  avons  pas  un  mari;  —  car  lorsque  nous  en  prendrons  un,  il  faudra
laisser  nos  chansons  au  dressoir  —  et  raccommoder  des  pantalons  et  des
chemises.  »  —  Le  chansonnier  aurait  pu  ajouter  :  Il  faudra  que  nous  nous
fassions  bêtes  de  somme.
Obéir  et  se  taire,  travailler  et  souffrir,  telle  semble  être  la  destinée  de  la
femme  dans  les  provinces  de  la  Yougo-Slavie.
«  La  maison,  dit  un  proverbe  commun  aux  Slaves  du  Sud,  menace  mine
quand  la  quenouille  commande  et  le  glaive  obéit.  »  —  “  Les  femmes,  dit
            
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