Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

LA  HONGRIE

dins  adoucis  et  couverts  de  verdure  aux  mille  nuances,  formant  comme  un
vaste  cirque,  se  développaient  dans  un  panorama  splendide.  Au  bout  du
canal  de  la  Farasina,  nous  apercevions  la  ligne  plus  intense  de  la  haute  mer.
Les  navires  entraient  par  1  étroit  goulot  et  grandissaient  à  vue  d’œil  sans
sortir  de  leur  apparente  immobilité,  tandis  que  des  barques  de  pêcheurs  aux
voiles  rouges  rasaient,  semblables  à  de  grands  flamants  roses,  la  surface
moirée  de  l’eau.  Au  détour  de  la  route,  sur  un  rocher,  nous  découvrions
parfois  un  douanier,  le  fusil  sur  l’épaule,  surveillant  la  mer;  sa  silhouette
se  détachait  en  lignes  énergiques  dans  la  limpidité  veloutée  de  l’air
matinal.
Nous  arrivâmes  à  la  petite  baie  de  Prélucca,  taillée  à  pic  au  bord  du  chemin. ­
  Une  partie  de  la  baie  était  barrée  parmi  large  filet,  et  d  immenses
échelles  penchées  en  avant,  au  sommet  desquelles  se  tenait  un  homme  en
vigie,  profilaient  leur  ombre  allongée  sur  la  surface  calme  et  unie  de  la
mer.  Ces  vedettes  sont  des  pêcheurs  qui  guettent  jour  et  nuit  l’arrivée  des
bancs  de  thons,  souvent  fort  nombreux  au  mois  de  mai,  époque  de  leur
migration  dans  ces  parages.  Les  thons,  comme  les  harengs,  les  sardines,
les  maquereaux  et  les  mulets,  ne  voyagent  qu’en  compagnies  nombreuses.
Rien  n’est  plus  gracieux  que  de  voir  les  évolutions  de  ce  poisson  dans  l’eau
transparente.  Son  ventre  brille  comme  s’il  était  recouvert  d’une  cuirasse
d’argent;  son  dos  aux  reflets  verdâtres  semble  taillé  dans  l’émeraude;  sa
queue  fourchue  s’abaisse  et  se  relève  comme  un  panache,  ou  se  déploie
comme  un  petit  drapeau,  avec  des  mouvements  pleins  de  grâce  et  de
coquetterie  féminines.  Malgré  sa  grande  taille  et  son  poids,  qui  souvent
atteint  80  à  00  kilogrammes,  le  thon  est  d’une  agilité  que  n’égale  que  celle
de  la  truite.  Familier  comme  le  marsouin,  il  ne  s’éloigne  jamais  des
côtes,  qu’il  suit  dans  toutes  leurs  sinuosités.  On  dirait  qu’il  recherche  le
voisinage  de  l’homme  :  il  accourt  au-devant  des  barques  et  des  navires  qui
sortent  des  ports  ou  qui  arrivent  du  large.
Le  pêcheur  en  vigie  guettant  l’approche  du  thon  n’est  relevé  que  de  trois
heures  en  trois  heures  ;  c’est  la  durée  de  sa  faction,  qui  est  très-fatigante,
car  il  doit  sans  cesse  tenir  ses  yeux  fixés  à  l’entrée  de  la  baie,  afin  de  signaler
à  temps  l’approche  du  poisson  aux  autres  pêcheurs  attendant  dans  une
cabane  de  planches,  au  bord  de  l’eau.  Dès  que  le  signal  est  donné,  ceux-ci
courent  aux  cordes  des  filets  et  font  également  jouer  un  second  filet  qui
forme  trappe,  de  sorte  que  le  thon  se  trouve  enfermé  dans  un  espace  se  resserrant ­
  de  plus  en  plus.  Les  pêcheurs  montent  alors  sur  des  barques,  et
armés  de  haches  et  de  harpons,  ils  se  livrent  à  un  épouvantable  massacre.
La  mer  devient  toute  rouge  de  sang.  Les  thons  éperdus  se  pressent,  se
            
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