DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE.
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L’histoire du brigandage en Hongrie est pleine de traits chevaleresques
qui révèlent chez les bandits en renom la soif des aventures, la recherche
du danger et des actions d’éclat, bien plus que des instincts sanguinaires
de meurtre et de pillage. Un jour, un brigand est condamné à mort. Le
Pandour qui doit l’accompagner jusqu’au pied de la potence lui fait servir
un copieux repas et laisse ensuite échapper son prisonnier. Trois mois plus
tard, le même Pandour tombe entre les mains du même brigand, qui le
régale de son mieux et lui rend la liberté.
Une autre fois, une bande de douze brigands s’était retranchée dans une
verrerie, sur les bords du lac Balaton. Après avoir, trois heures durant,
échangé des coups de fusil sans résultat décisif, on en vint de part et
d’autre à conclure une trêve. Les brigands invitèrent alors les Pandours à
boire à leur gourde , et après un repos d’une heure, le combat recommença
et finalement tourna au désavantage des brigands, qui durent se rendre.
— Je commence, dis-je à mon interlocuteur, à prendre un intérêt
extrême à vos bandits. Je les trouve bien plus intéressants que les héros de
nos romans parisiens. Racontez-moi donc l’histoire de quelques-uns d’entre
eux.
— Très-volontiers ; roulez une cigarette pendant que je bourre mon
chibouk.
M. L..., tirant de son bouquin d’ambre une longue bouffée de fumée
bleue, commença ainsi :
— Il faut d’abord que je vous dise qu’il y a plusieurs espèces de bri
gands; il y en a de dangereux, comme les bétyars, et de presque inoffen
sifs, comme les Szégény Légény, c’est-à-dire « les pauvres compagnons ou
pauvres garçons » , nom qu’ils se sont donné eux-mêmes. D'après un vieux
refrain très-connn,
Au service de l’Autriche,
Le militaire n’est pas riche.
Mal payé, mal nourri, il y a vingt ans, il n aimait pas à servir son roi
Le fils de la puszta, enrégimenté de force, incapable de se plier à la dis
cipline, pienait bientôt la vie militaire en dégoût, et, à la première occa
sion, il désertait. N’osant pas retourner à son village, il se réfugiait dans
les forêts ou dans les steppes, où il était bien obligé, pour ne pas mourir
de faim, de dérober de temps en temps une brebis ou un agneau. Monté
sur un cheval agile, — dont la provenance était toujours irrégulière, — il
passait sa vie dans la puszta, où il trouvait un gîte tantôt dans une anbei ge
solitaire, tantôt dans la hutte d’un berger ou au pied de quelque meule de