LE GRAND PLAN DE NAPOLÉON SUR L’ORIENT. 83
Au mois d’avril 1802, un mois après le traité d’Amiens
le général Decaen demanda à être envoyé dans l’Inde,’
« à seule fin de combattre les Anglais ». Ostensiblement il
fut chargé d’aller reprendre possession des cinq villes
françaises de l’Inde. Mais il emmena avec lui quelques
milliers de soldats choisis, et il reçut des instructions très
précises sur les relations à renouer avec les indigènes, les
préparatifs à faire contre la domination anglaise. Quand il
fut arrivé à Pondichéry, la déclaration de guerre était
imminente et les Anglais refusèrent de lui rendre la ville.
Ils tinrent même ses vaisseaux en surveillance; il eut
grand’peine à leur échapper à temps et à se retirer à l’île
de France. De là, jusqu’en 1811, il ne cessa pas de diriger
contre eux les entreprises les plus audacieuses, renou
velant les exploits des plus fameux corsaires d’autrefois. Il
n’eut jamais assez de ressources, de la part de son gouver
nement, pour tenter rien de sérieux contre l’Inde elle-
même. Napoléon prétendait y atteindre par le continent.
Après l’échec de son projet de descente en Angleterre,
l’empereur se retourna contre les alliés, les mercenaires
de sa grande ennemie. Il battit les Autrichiens et les
Russes à Austerlitz et imposa aux premiers le traité de
Presbourg (26 déc. 1805). L’Autriche cédait la Vénétie au
royaume d’Italie, la Dalmatie et l’Istrie, moins Trieste, à
la France. Chassée de l’Italie, elle le fut bientôt de l’Alle
magne, et le Saint Empire Romain Germanique disparut
l’année suivante. Ne recevant en échange aucune compen
sation, l’Autriche resta l’ennemie de Napoléon. Talleyrand
pourtant adressa à l’empereur un mémoire célèbre ^ dans
lequel il lui conseillait de donner à l’Autriche la Moldavie
et la Valachie jusqu’au Danube; elle aurait ainsi barré aux
Russes la route de Constantinople; elle les aurait rejetés
à l’est en Asie, où ils se seraient heurtés bientôt aux
Anglais, pour le plus grand intérêt de la prépondérance
française dans l’Europe occidentale. Là encore se rencon
trent des idées qui ont été en partie reprises de nos jours
par le prince de Bismarck. Mais il n’est pas certain que
l’Autriche eût pris dès ce temps une conscience si nette de
sa « vocation orientale » ; il est difficile de croire qu’elle
eût du jour au lendemain abandonné sans arrière-pensée
1. Publié par M. Pierre Bertrand dans la Revue historique (jan
vier-mars 1889). Paris, F. Alcan