LES QUESTIONS FONDAMENTALES DU MARXISME 69
jours. Mais ce qui ne peut faire le moindre doute, c’est
que la psychologie du romantisme français ne nous deviendra
compréhensible que quand nous la considérerons
comme la psychologie d’une classe déterminée se trouvant
dans des conditions sociales et historiques déterminées (*).
J. Tiersot dit : « Le mouvement de 1830 dans la littérature
et dans l’art était loin d’avoir un caractère de révolution
populaire » (**). C’est absolument vrai. Le mouvement
en question était essentiellement bourgeois. Mais ce
n’est pas encore tout. Dans la bourgeoisie même, il n’avait
nullement la sympathie générale. De l’avis de Tiersot, il
exprimait la tendance d’un petit groupe d’« élus » assez
perspicaces pour savoir découvrir le génie là où il s’abritait
(***). Tiersot constate par là de façon superficielle —
c’est-à-dire idéaliste — le fait que la bourgeoisie de Pépoque
ne comprenait pas une grande partie des aspirations
et des sentiments qui, dans la littérature et dans l’art, animaient
alors ses propres idéologues. Semblable désaccord
entre les idéologues et la classe dont ils expriment les
tendances et les goûts n’est pas chose rare dans l’histoire.
Ce désaccord explique bien des particularités dans le développement
intellectuel de l’humanité. En l’oceurrence, il
avait provoqué, entre autres, l’attitude méprisante de
l’ «élite » « raffinée » à l’égard des bourgeois « obtus »,
attitude qui, jusqu’à nos jours, induit en erreur les gens
naïfs et les rend décidément incapables de comprendre
() Il y a dans le livre de Chesneau (Les Chefs d’Ecole, Paris
1883, p. 878-379) une remarque très fine sur la psychologie des romantiques.
Chesneau fait remarquer que le rômantisme a fait son apparition
au lendemain de la Révolution et de l’Empire. « Dans la littérature
et l’art, il y eut une crise, semblable à celle qui se produisit
dans les mœurs après la Terreur, une véritable crise des sens. Les
gens. avaient véçu dans une peur perpétuelle. Après, leur peur cessa
et ils s’abandonnèrent au plaisir de vivre. Les apparences extérieures,
les formes extérieures attiraient exclusivement l’attention. Le ciel
bleu, la lumière éblouissante, la beauté des femmes, les velours
somptueux, les soies aux couleurs chatoyantes, l’éclat de l’or, le feu
des diamants, tout donnait de la jouissance. Les fes ne vivaient
qu’avec les yeux, ils avaient cessé de penser. » Cela ressemble sur
bien des points à la psychologie de l’époque que nous vivons actuellement
en Russie. Mais la marche des événements, qui était la cause
de cet état d’âÂme, était elle-même provoquée par la marche de
l’évolution économique.
(**) Hector Berlioz et la société de son temps, Paris 1904, p. 190.
(***) Ibid, p. 190.