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LA HONGRIE
l’aile au vent qui passe, et se laisser emporter à gauche ou à droite, au
petit bonheur des grands chemins.
M. Quiquerez avait été invité à aller avec ses sœurs passer quelques jours
dans un château, à Biskra, à six ou sept lieues d’Agram.
— Voulez-vous venir avec nous? me dit-il en me voyant le lendemain
apparaître sur le seuil de son atelier, où je venais chaque jour voir les
rapides progrès de son esquisse.
— Avec le plus grand plaisir; mais ne suis-je pas indiscret?
— Quand on porte un nom français, on est toujours le bienvenu chez
des Français.
— Si c’est chez des Français que vous allez!...
— Chez des Français établis depuis trente ans dans le pays, et qui ont
toujours pratiqué b hospitalité comme de vrais Croates.
— Quand partons-nous?
— Dans une heure ; on a envoyé la voiture pour nous chercher.
Je regagnai en toute hâte mon hôtel, je bourrai de quelques chemises
mon sac de touriste, je fis remplir ma gourde, et, le bâton en main,
j’étais prêt.
Nous prîmes place dans un de ces antiques cabriolets presque aussi vastes
qu’une chambre à coucher. M. Quiquerez occupait la gauche, ses deux
sœurs le centre, et moi la droite.
Un cocher aux larges épaules, vêtu d’une dalmatique brune, à pèlerine
bordée de galons rouges, nous bouchait la vue comme un haut et solide
paravent.
Je me livrais a des contorsions de clown pour saisir quelques bouts de
paysage, apercevoir la cime d un arbre, le toit d’une maison ; ce fut au prix
des torticolis les plus douloureux que je pus distinguer ici un champ de blé
qui délayait son or an milieu d’une prairie toute verte, là une vieille tour
en ruine dont les pierres se détachaient d’elles-mêmes, comme les dents se
détachent de la mâchoire d’une tête de mort.
Nous étions à mi-chemin, lorsqu’une formidable averse s’abattit sur nous.
Cette fois, un concert de bénédictions s’éleva derrière les épaules de notre
cocher. Flics nous gaiantissaient de la pluie comme un mur de casemate
vous garantit de la mitraille. Et notre humeur était d’autant plus gaie
que 1 automédon croate, jurant et sacrant, ruisselait comme un sujet do
fontaine.
Enfin la pluie cessa, mais le ciel resta comme tendu d’une immense toile
grise; dans un lointain confus, on voyait la queue de l’averse s’agiter toute
noire. Tout à coup les arbres qui nous apparaissaient, par intervalles assez