PRINCIPES D’ÉCONOMIE POLITIQUE
que la nature nous donne elle-même, fruit de l’arbre à pain,
bananes, dattes, ou tous les crustacés et coquillages que l’on
appelle en Italie frutti di mare, encore faut-il que l’homme
ait pris la peine de les ramasser. La cueillette représente
certainement un travail qui peut devenir fort pénible.
Il faut remarquer d’ailleurs que l’on ne se fait pas
d’ordinaire une idée juste du rôl> considérable que joue le
travail, même dans la création de ces produits qualifiés
souvent très inexactement de « naturels ». On est disposé
à croire, par exemple, que tout ce qui pousse sur la terre,
céréales, légumes, fruits, est une libéralité de cette terre,
magna parens frugum (1). En réalité, la plupart des plantes
qui servent à l’alimentation des hommes ont été, sinon créées,
du moins tellement modifiées par la culture et les travaux
de centaines de générations, qu’à cette heure encore les
botanistes n’ont pu retrouver leurs types originaires. Le
froment, le maïs, la lentille, la fève, nont pu être découverts
nulle part à l’état spontané. Même les espèces que l’on
retrouve à l’état de nature sont singulièrement différentes
de leurs congénères cultivées. Il a fallu les importer d’abord
des quatre coins du monde, puis les soumettre à des siècles
d’acclimatation (2). Entre les grains acides de la vigne
sauvage et nos grappes de raisins, entre les légumes ou les
fruits succulents de nos vergers et les racines coriaces ou
les baies Âpres, vénéneuses parfois, des variétés sauvages,
la différence est telle que l’on peut bien considérer ces fruits
ou ces légumes comme des produits artificiels, c’est-à-dire
de véritables créations de l’industrie humaine. Et la preuve
c’est que si le travail incessant de culture vient à se relâcher
pendant quelques années, ces produits ne tardent pas, comme
l’on dit, à dégénérer, ce qui signifie simplement qu’ils
(1) Xénophon voyait plus juste quand il disait : « Les dieux nous vendent
tous les biens au prix de notre travail ».
(2) La pomme de terre vient du Chili, la tomate du Pérou, la pêche de la
Perse, la cerise de l’Asie-Mineure, etc., et combien modifiées de leurs frustes
ancêtres ! Pour nombre d’autres, on ignore leurs origines parce que les espèces
originaires ont disparu.
108