LES SALARIÉS 9
d’actionnaires se succéder et s’enrichir dans telle usine ou
telle mine dans laquelle, de père en fils aussi, ils ont tra-
vaillé et pourtant sont restés pauvres. Il est vrai qu’on peut
leur démontrer que cette fortune n’est pas leur œuvre, au
sens économique du mot, mais on ne démontrera pas facile-
ment que cet état de choses soit conforme à ce principe de
morale formulé par Kant, et qu’il appelait le « principe pra-
tique suprême » : se souvenir en toute occasion que nous
devons considérer la personne de notre prochain comme
une fin et non comme un moyen.
Mais quand on parle d’abolir le salariat, que faut-il
entendre exactement par là ?
La seule façon catégorique de supprimer le salariat ce
serait de faire de chaque salarié un producteur autonome,
produisant par ses propres moyens et pour son propre
compte, comme l'artisan ou le paysan. Mais un tel régime
serait incompatible avec la grande industrie et enrayerait
l’élan de l’évolution économique : d’ailleurs il n’est réclamé
par personne, pas plus par les socialistes que par l’école
économique libérale. Or, du moment que l’on admet la
nécessité d’une organisation collective du travail, on aura
beau substituer au régime capitaliste de la société par actions
un régime quelconque de socialisation — entreprise syndi-
cale, ou coopérative, ou nationalisée — on ne pourra éviter
que l’ouvrier ne soit employé au service de l’entreprise qui
commandera et paiera son travail : et alors ne sera-t-il
pas encore un salarié ? (1)
Mais du moins, dira-t-on, ils ne travailleront plus pour un
patron, mais pour une association dont ils seront eux-mêmes
membres, ou la Commune, ou la Coopérative, ou la Nation.
Soit, mais alors la formule adéquate devrait être « abolition
du patronat » plutôt que « abolition du salariat ». Et faut-il
croire que l’ouvrier sera très sensible à ce changement ? Ce
n’est pas: bien sûr, à en juger par l’état d’esprit des ouvriers
(1) Voir notre petit livre Les Instilutions en vue de la transformation
et: de l'abolition du salariat.
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