L'ÉPARGNE )
abandonne sera consommée par d’autres, voilà tout (1)!
C’est seulement au point de vue moral que l'on est en
droit de juger sévèrement l’avarice parce qu’elle réalise
l'amour de la richesse sous une forme grossièrement maté-
rialiste et surtout parce que l’avare le plus souvent se dérobe
lui-même à toute fonction sociale et vit en égoïste. Mais au
point de vue purement économique un Harpagon est un
personnage tout à fait inoffensif.
La thésaurisation ne serait susceptible de causer quelque
préjudice à la société que dans le cas où, s’exerçant sur des
objets non suséeptibles d’être conservés, elle aurait pour
conséquence une véritable destruction de richesses ;
comme cet avare de la fable de Florian, qui conservait des
pommes jusqu’à ce qu’elles fussent pourries :
Lorsque quelqu’une se gàtait
En soupirant il la mangeait!
Pourtant, réplique-t-on, si les riches se mettaient à épargner
tous leurs revenus, si, par-esprit de pénitence, ils s’astrei-
gnaient à vivre de pain et d’eau, que deviendraient l’indus-
trie et le commerce?
En ce cas, sans doute, la production des articles destinés
à la consommation des classes riches cesserait, faute de
demandes, mais la production des denrées nécessaires à la
consommation du peuple continuerait. Et comme cette pro-
duction servirait désormais d’unique débouché pour tous
les placements des riches, elle recevrait de ce chef un puis-
sant stimulant : il est donc probable que ces denrées devien-
draient plus abondantes et baisseraient de prix.
(1) Au cours de la guerre on a stigmatisé maintes fois dans les journaux
comme des malfaiteurs ceux qui thésaurisaient l'or ou les billets de banque.
Il est vrai qu’en ce qui concerne l’or, il aurait mieux valu le remettre à la
Banque de France afin de fortifier son encaisse ou de faciliter les paiements
en or à l'étranger. Et il est vrai, en ce qui concerne les billets de Banque, que
les thésaurisateurs auraient mieux fait de les remettre à l'Etat en échange
de Bons de la Défense nationale. Mais néanmoins en thésaurisant les billets
(peut-être une dizaine de milliards, dit-on), ils rendaient au pays un très
grand service qui était de retirer de la circulation l'excès de papier-monnaie
et d'éviter qu’il ne vint augmenter la demande des marchandises et aggraver
la hausse des prix.
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