Full text: Les questions fondamentales du marxisme

68 G. V. PLÉKHANOV 
Que toutes les idéologies aient une racine commune, 
à savoir la psychologie de l’époque en question, cela n’est 
pas difficile à comprendre, et chacun s’en convaincra en 
se mettant, même superficiellement, au courant des faits. 
Comme exemple, nous citerons, entre autres, le romantisme 
français. Victor Hugo, Eugène Delacroix et Hector Berlioz 
travaillaieñht dans trois domaines artistiques totalement 
différents. Ils étaient tous les trois assez éloignés l’un de 
l’autre. Du moins, Victor Hugo n’aimait pas la musique, 
et Delacroix dédaignait les musiciens « romantiques ». 
Et, malgré cela, on appelle avec raison ces trois hommes 
remarquables la « trinité romantique ». Dans leurs œuvres 
s’est reflétée une même psychologie. On peut dire que le 
tableau Dante et Virgile, de Delacroix, exprime le même 
état d’âÂme que celui qui a dicté à Victor Hugo son Hernani 
et à Berlioz sa Symphonie fantastique. Cela, leurs contem- 
porains le sentaient, c’est-à-dire ceux d’entre eux qui s’in- 
téressaient sérieusement à la littérature et à l’art. Clas- 
sique par ses goûts, Ingres appelait Berlioz « l’affreux musi- 
cien, le monstre, le bandit, l’Antéchrist » (*). Cela rappelle 
les opinions flatteuses exprimées par les classiques à l’égard 
de Delacroix, dont ils qualifiaient le pinceau de « balai 
ivre ». On sait que Berlioz, tout comme Victor Hugo, ‘eut 
à soutenir de véritables batailles (**). On sait également 
qu’il remporta la victoire après des efforts incomparable- 
ment plus grands qu’il n’en coûta à Hugo, et bien plus 
tard. Pourquoi en fut-il ainsi, bien que la psychologie expri- 
mée dans sa musique fût la même que celle qui avait trouvé 
son expression dans la poésie et le drame romantiques ? 
Pour répondre à cette question, il faudrait s’expliquer à 
soi-même bien des détails dans l’histoire comparée de la 
musique et de la littérature françaises (***), détails qui 
resteront sans explication peut-être longtemps, sinon tou- 
(°) Voir les Souvenirs d’un hugolâtre par Augustin Challamel, 
Paris 1885, p. 259. Ingres a été plus conséquent que Delacroix qui, 
romantique en peinture, avait conservé une prédilection pour la 
musique classique. 
(°*) Comparer le livre de Challamel, p. 258. 
(°*”) Et surtout dans l’histoire du rôle joué par chacun de ces arts 
en qualité d’interprète des états d’âÂme de l’époque. On sait qu’à des 
époques différentes apparaissent au premier plan des idéologies 
différentes et des branches idéologiques différentes. La théologie a 
joué au moyen âge un rôle beaucoup plus important qu’à présent ; la 
danse était dans la société primitive l’art le plus important, main- 
tenant il est loin d’en être ainsi, etc. etc.
	        
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