L'IMPOT CONSIDÉRÉ COMME UNE EXTORSION ‘ 95
voulant expier un si grend crime, s’abime en oraisons jour et nuit
afin que la pitié divine daigne délivrer d’un ennemi féroce le peuple
qui lui était confié. C’est ce qui arriva. Déjà Garnier approchait des
portes de la cité de Bourges‘ lorsque le saint, intrépide, sortit à sa
rencontre et se dressa devant lui comme un mur, résolu à combattre
pour la justice au jour du Seigneur. Il brûlait de lutter contre la
mauvaise coutume, avec la permission de Dieu, et jusqu’à la mort,
pour la défense du peuple : « D’où viens-tu, où vas-tu, que veux-
« tu, méchant ? Le Seigneur fera obstacle à tes injustes desseins. Il
« ne permettra pas que tu franchisses les remparts de cette cité
« et de faire la « description »... Alors Garnier, rempli de fureur,
voyant qu’il ne pouvait satisfaite la malice dont son cœur était
rempli, retourna au palais pour faire savoir au roi qu’Outrille l’avait
empêché de remplir ses ordres. Sur ces entrefaites Outrille mourut
en pleine gloire et son peuple demeura indemne.
« Saint Sulpice, son diacre, fut élu évêque à l’unanimité. Son
mérite et ses actes en faisaient un digne successeur d’Outrille. Peu
après, le très cruel Garnier, dont on vient de parler, revenant de la
cour, se mit en demeure, à l’instigation de l’éternel et hideux
énnemi, d'opérer l’œuvre d’iniquité, c’est-à-dire de rendre tributaires
le pays et la ville de Bourges et tous les habitants selon leurs condi-
tions. Saint Sulpice, ne sachant que faire, implora l’aide du Sei-
gneur. C’était un homme doux et simple, humble de cœur et il
redoutait extrêmement la malice de cet homme. Il ne put que
prier, en pleurant, Garnier de ne pas soumettre au tribut sous son
pontificat les gens de Bourges qui ne l’avaient pas été du temps
d’Outrille. Mais le cruel se refusa à accorder si peu que ce fût aux
prières de l’oint du Seigneur. Alors le saint homme l’adjura, au
nom de son saint ministère, de ne pas établir de son temps une si
abominable coutume. Le prélat lui fit accepter un présent et s’en
réjouit. Le fourbe se rendit à l'église de saint Outrille, comme pour
y prier, et parvint au lieu où gisait le corps du saint que la piété des
chrétiens avait magnifiquement décoré. Parcourant du regard la
crypte, il la voit resplendissante d’or et d’argent. Le cœur plein
1. Pour l’auteur le troupeau qui est menacé et défendu est donc la population
urbaine, elle est composée de pauvres gens vivant sous la tutelle religieuse et éco-
nomique de l’évêque. Que la capitation, ici et dans l’exemple cité plus haut de
Grégoire de Tours, soit plus spécialement urbaine, c'est ce qu'ont déjà vu P. Roth
(p- 87, note 178) et Fahlbeck (p. 135).