LA DÉPENSE 7
la récolte de tout un jardin et le travail d’une année ; si,
pour décorer un salon, il faut des orchidées rapportées de
Madagascar ou de Bornéo au prix d’expéditions qui auront
coûté des centaines’de mille francs et même des vies
d'hommes, ou des dalhias bleus que l’on aura fait épanouir
dans des serres en brûlant plus de charbon qu’il n’en faudrait
pour chauffer dix familles tout un hiver — dans tous ces cas
ce n’est plus le mot de luxe qu’il faut employer mais celui
de prodigalité, ou de faste, ou d’ostentation.
Qu’un viveur offre à ses amis ou à ses maîtresses un diner
à miile francs par tête, la morale pourra s’en aflliger et sa
famille fera bien de lui faire nommer un conseil judiciaire,
mais l'Economie politique s’en désintéresse, car l’argent sorti
de la poche du prodigue n’en sera que mieux placé dans celle
du restaurateur. Et quant aux plats qui auront été consom-
més — huîtres, bisques, truffes, vins de grande marque — ils
n'auront rien enlevé à la table des pauvres. Pense-t-on qu’il
soit au pouvoir d’un seul individu de consommer pour mille
francs d’aliments ? Non, il n’est pas au pouvoir d’un prodigue
de se faire ogre: par ce dîner l’approvisionnement national
n’est pas plus réduit qu’il ne le serait par un repas de 3 fr. 50,
même moins. Mais si à la fin du dîner les convives se mettent
à briser les verres, ce qui, paraît-il, était de mode dans les
banquets des ofliciers russes, alors c’est le moment où le
luxe devient socialement nuisible.
Qu’une élégante porte une robe payée 2.000 francs chez un
couturier, la société n’y perd rien si le prix est payé seule-
ment pour la nouveauté de la coupe ou le renom du coutu-
rier, car il n’est pas probable qu’on ait employé ici plus
d'étoffe ni beaucoup plus de main-d’œuvre que pour
une robe ordinaire. Mais que cette même dame fasse coudre
à sa robe de bal quelques mètres de dentelle qui auront exigé
plusieurs années de travail, sans doute l’ouvrière ne s’en
plaindra pas mais la nation en souffrira.
Qu'un lord d’Angleterre dépense quelques millions pour
une galerie de tableaux, c’est bien (quoiqu'il vaudrait mieux
encore qu’il en dotât un musée public) : mais si, pour se don-
us