310
LA HONGRIE
rons étaient accourus pour la fête ; car tous ceux qui se présentent en pa
reille occasion sont les bienvenus et reçus en amis.
Le mariage avait lieu entre une jeune fille de la tribu et un jeune homme
appartenant à une bande qui avait depuis peu émigré en Allemagne.
Dans un pays où, comme en Hongrie, ils ne sont pas persécutés, il est
assez facile de gagner la confiance des Bohémiens et de les faire causer. Au
fond, ce sont de grands enfants ; ils aiment qu’on s’intéresse à eux, qu’on les
questionne, qu’on les amuse. Pendant que le chef me donnait quelques
détails sur les époux, j’examinais ses voisins. Il y en avait dont les cheveux
étaient crépus, les lèvres épaisses, le teint couleur cigare de la Havane :
ceux-là sont les vrais Tziganes, les tscha tschopes Rerawarôm, c’est-à-dire
« les hommes sans mélange» ; les autres, chez qui le type n’était pas com
plètement pur, avaient les traits plus réguliers, les cheveux lisses, le teint
brun, la coupe du visage européenne.
Autant les vieilles femmes sont horrifiques et tannées, autant celles qui
sont jeunes sont jolies. Bien plantées, solides, ce sont des fleurs de mâle
beauté, écloses en plein soleil. Leur taille élancée a des souplesses félines;
dans leurs gestes, il y a une majesté de prophétesse, et un regard fascina
teur brille au fond de leurs larges yeux orientaux.
Quelques-unes, les plus coquettes, portaient des corsets écarlate, des
chemises pailletées et lamées d’or, et des colliers de verroterie. Des bouts
de chiffons rouges étaient acccrochés à leurs tresses noires aux reflets bleus.
D’autres étaient vêtues du costume de paysannes hongroises, ou avaient
noué leur châle à la ceinture, comme une longue jupe à ramages et à queue.
La musique avait cessé. Le chef de la tribu se leva pour adresser
quelques mots à l’assemblée; puis la tente s’ouvrit brusquement, et les deux
époux parurent.
Le jeune homme pouvait avoir dix-sept ans ; la jeune fille n’en avait pas
quinze. Les Bohémiens ont conservé la coutume de leur pays d’origine, de
marier leurs enfants a un age ou les demoiselles chez nous jouent encore
au cerceau. Il n’est pas rare qu’une fille se marie à douze ans.
Le jeune homme était de haute stature; ses cheveux huileux descen
daient en boucles sur ses épaules ; il portait une chemise blanche et un pan-
talon; ses pieds, de même que sa tête, étaient nus. La jeune fille n’avait
sur sa chemise qu’un corsage écarlate; dans son épaisse chevelure noire
scintillaient les fauves éclats d’un morceau de cuivre; à son cou, un collier
de perles en verre bleu tintait; et elle regardait avec orgueil, de ses grands
yeux d’une douceur sauvage qui se mouvaient avec lenteur, une bague
d’argent toute neuve qu elle avait au doigt.