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LA HONGRIE
fîmes servir une bouteille de vin, et ayant allumé nos cigares, mon compa
gnon vida un verre pour s’éclaircir le gosier, et commença ainsi :
— Mirko est né sur les frontières de la Bosnie, près de la petite ville de
Novi, dont le nom revient si souvent dans nos ballades nationales. Il avait
seize ans lorsque son père mourut. Son oncle, qui était aveugle, et par con
séquent guslar, le fit venir auprès de lui et lui apprit à jouer de la gusla.
C’est à la fin tragique de ce vieillard de soixante-cinq ans que Mirko doit
son surnom de « neveu du pendu » et sa célébrité populaire.
Il y a soixante ans, un zwanzig 1 valait chez nous ce que valent aujour
d’hui cinq ou six florins, car nous n’avions alors ni chemins de fer, ni
bateaux à vapeur, ni aubergistes allemands, ni théâtre, ni usine à gaz. Il y
avait à peine des routes. Dans les Confins militaires, où le sol est peu fer
tile, l’argent était si rare qu’il pouvait passer, comme dans l’opéra de
Robert le Diable, pour une chimère. De nos jours encore, sur les bords de la
Save, les échanges,se font en nature pour bien des choses. La paysanne qui
achète un mouchoir neuf paye le marchand en lui donnant un panier de
fruits ou quelques douzaines d’œufs.
A l’époque dont je parle, une pièce de monnaie était un trésor.
Or, c’est pour avoir voulu posséder un zwanzig que l’oncle de Mirko
devint assassin et fut pendu.
Le pauvre homme n’était cependant pas méchant! Il avait déjà supporté
bien des hivers n’ayant pour se couvrir qu’un manteau en guenilles; mais,
hélas! les guenilles elles-mêmes s’en allaient en lambeaux, et il fallait son
ger à se procurer un autre vêtement pour la saison prochaine, à moins de
se résigner d’avance à mourir de froid.
C’est alors que le vieux guslar osa faire un rêve insensé. Il rêva de pos
séder, une fois dans sa vie, un zwanzig, afin d’avoir de quoi s’acheter un
manteau.
Quand il avait gagné quelques kreutzers, il les employait ordinairement
à remettre ses « opanke » en état, ou à réparer son chapeau avarié par les
pluies. Le plaisir d’entendre sonner deux ou trois petites pièces de cuivre
dans sa poche était bien îaie, attendu que les paysans le payaient aussi
en nature : les uns dune poignée de ble ou de maïs, les autres d’un
morceau de pain, quelquefois — c étaient les plus généreux— d’un peu
de lard.
Le lard se vend bien.
Or, l’idée vint au pauvre vieux de mettre de côté tous les morceaux qu’on
1 Deux francs, vieille monnaie.