Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

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LA  HONGRIE

Et,  souriant  du  coin  de  l'œil,  il  porta  son  verre  vers  la  lumière  pour  en
examiner  la  limpide  couleur,  puis  le  choquant  contre  le  nôtre,  il  l’avala
d’un  trait  avec  un  petit  claquement  de  langue  qui  valait  un  long  poème.
Du  réfectoire,  le  «  président  »  nous  fit  monter  à  sa  chambre,  où  nous
trouvâmes  tout  un  arsenal  de  fusils,  de  sabres,  de  pistolets.  Une  bibliothèque ­
  en  chêne  sculpté,  dont  les  vitrines  étaient  garnies  de  rideaux  verts,
cachait  des  rangées  de  pains  de  sucre  et  de  pots  de  confiture.  Nous  prîmes
place  sur  un  sofa,  et  notre  causerie  s’en  alla  capricieuse  comme  la  fumée
de  nos  pipes  et  de  nos  cigares.  Enfin  nous  descendîmes  à  l’église,  dont
l’autel  est  orné  de  deux  statues  de  bois  :  saint  Wendolin,  patron  des
bergers,  et  sainte  Agathe,  patronne  des  vierges.
Du  couvent,  le  «  président  »  vint  avec  nous  à  la  brasserie,  tenue  par  un
juif  et  fréquentée  par  des  gens  de  robe,  d’épée  et  d’Église.  Cette  brasserie  se
composait  de  deux  chambres,  meublées  chacune  d’un  canapé  et  d’un  lit.
En  sortant  de  la  brasserie,  nous  assistâmes  à  une  scène  électorale  des
plus  amusantes.  En  Hongrie,  les  candidats  au  Parlement  voyagent  euxmêmes,
  comme  de  simples  commis-voyageurs,  pour  chauffer  leur  candidature. ­
  Ils  arrivent  au  chef-lieu  un  jour  de  foire  ou  de  marché,  ou  bien  un
dimanche,  et,  s’établissant  comme  feu  Mangin  sur  la  place  publique,  ils
pérorent  des  heures  entières,  s’efforçant  de  démontrer  qu’il  n’y  en  a  point
comme  eux,  et  que  seuls  ils  sont  capables  de  sauver  la  patrie,  ’et  que  la
meilleure  candidature  est  celle  qu’ils  proposent,  c’est-à-dire  la  leur.
Un  candidat  aux  élections  qui  se  préparaient  venait  d  arriver  à
Nagy-Atad  ;  il  avait  fait  entasser  quelques  caisses  devant  la  boutique  du
marchand  chez  lequel  il  était  descendu,  et,  monté  sur  cette  tribune  improvisée, ­
  il  haranguait  la  foule;  mais  l’opposition  étant  la  plus  forte,  c’était
en  vain  que  le  malheureux  orateur  essayait  de  se  faire  entendre.  Chaque
fois  qu’il  ouvrait  la  bouche,  sa  voix  était  couverte  de  cris  et  de  huées.  De
guerre  lasse,  nous  le  vîmes  redescendre  de  ses  tréteaux  et  se  retirer  piteusement ­
  dans  la  boutique  d’où  il  était  sorti.
A  notre  îetoui  chez  M.  S...,  une  ratissante  paysanne  hongroise  de  seize
ans,  aux  tresses  blondes  et  aux  doux  yeux  bleus,  vint  au-devant  de  nous,
vêtue  d’une  fourrure  blanche  en  peau  d’agneau,  tout  historiée  de  fleurs  et
d’appliques  en  cuirs  multicolores;  c’était  la  fille  de  M.  S...  Elle  avait  voulu
essayer  la  pelisse  que  j  avais  achetée  a  la  foire,  fille  lui  seyait  à  ravir  et
rehaussait  de  ses  couleurs  chaudes,  de  ses  broderies  en  relief,  la  grâce
séduisante  et  la  fraîche  jeunesse  de  celle  qui  la  portait.
A  mon  tour,  je  dus  endosser  le  costume  hongrois.  Je  relevai  mes  moustaches ­
  en  croc,  et  je  pris  une  pose  superbe  de  petit-fils  d’Attila.
            
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