198
LA HONGRIE
Et, souriant du coin de l'œil, il porta son verre vers la lumière pour en
examiner la limpide couleur, puis le choquant contre le nôtre, il l’avala
d’un trait avec un petit claquement de langue qui valait un long poème.
Du réfectoire, le « président » nous fit monter à sa chambre, où nous
trouvâmes tout un arsenal de fusils, de sabres, de pistolets. Une biblio
thèque en chêne sculpté, dont les vitrines étaient garnies de rideaux verts,
cachait des rangées de pains de sucre et de pots de confiture. Nous prîmes
place sur un sofa, et notre causerie s’en alla capricieuse comme la fumée
de nos pipes et de nos cigares. Enfin nous descendîmes à l’église, dont
l’autel est orné de deux statues de bois : saint Wendolin, patron des
bergers, et sainte Agathe, patronne des vierges.
Du couvent, le « président » vint avec nous à la brasserie, tenue par un
juif et fréquentée par des gens de robe, d’épée et d’Église. Cette brasserie se
composait de deux chambres, meublées chacune d’un canapé et d’un lit.
En sortant de la brasserie, nous assistâmes à une scène électorale des
plus amusantes. En Hongrie, les candidats au Parlement voyagent eux-
mêmes, comme de simples commis-voyageurs, pour chauffer leur candida
ture. Ils arrivent au chef-lieu un jour de foire ou de marché, ou bien un
dimanche, et, s’établissant comme feu Mangin sur la place publique, ils
pérorent des heures entières, s’efforçant de démontrer qu’il n’y en a point
comme eux, et que seuls ils sont capables de sauver la patrie, ’et que la
meilleure candidature est celle qu’ils proposent, c’est-à-dire la leur.
Un candidat aux élections qui se préparaient venait d arriver à
Nagy-Atad ; il avait fait entasser quelques caisses devant la boutique du
marchand chez lequel il était descendu, et, monté sur cette tribune impro
visée, il haranguait la foule; mais l’opposition étant la plus forte, c’était
en vain que le malheureux orateur essayait de se faire entendre. Chaque
fois qu’il ouvrait la bouche, sa voix était couverte de cris et de huées. De
guerre lasse, nous le vîmes redescendre de ses tréteaux et se retirer piteuse
ment dans la boutique d’où il était sorti.
A notre îetoui chez M. S..., une ratissante paysanne hongroise de seize
ans, aux tresses blondes et aux doux yeux bleus, vint au-devant de nous,
vêtue d’une fourrure blanche en peau d’agneau, tout historiée de fleurs et
d’appliques en cuirs multicolores; c’était la fille de M. S... Elle avait voulu
essayer la pelisse que j avais achetée a la foire, fille lui seyait à ravir et
rehaussait de ses couleurs chaudes, de ses broderies en relief, la grâce
séduisante et la fraîche jeunesse de celle qui la portait.
A mon tour, je dus endosser le costume hongrois. Je relevai mes mous
taches en croc, et je pris une pose superbe de petit-fils d’Attila.