Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

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LA  HONGRIE

—  Demandez-lui  encore,  dis-je  à  M.  L...,  si  le  paysan  est  pins  heureux
depuis  que  la  révolution  de  1848  l’a  complètement  émancipé.
—  Non,  il  n’est  pas  plus  heureux,  répondit  le  vieux  Béri.  Avant  1848,
nous  n  avions  pas  de  propriétés;  il  fallait  être  noble  pour  être  possesseur  du
sol 1  ;  on  ne  pouvait  par  conséquent  rien  nous  prendre.  Aujourd’hui,  si  nous
ne  payons  pas  les  impôts,  —  et  Dieu  sait  s’ils  augmentent  chaque  année,  —  on
nous  saisit  nos  terres  et  l’on  vend  nos  meubles  pour  nous  jeter  sur  le  chemin
presque  nus  et  sans  ressource.  Au  temps  jadis,  le  seigneur  nous  donnait  un
champ  et  une  maison  dont  il  ne  pouvait  pas  nous  dépouiller  ;  nous  n  avions
il  nous  inquiéter  de  rien;  nous  lui  devions,  il  est  vrai,  deux  ou  trois  jours
de  corvée  par  semaine,  et  nos  femmes  allaient  filer  au  château;  mais  c’était
peu  de  chose.  Nous  ne  souffrions  pas  des  années  mauvaises  ;  en  cas  de
disette,  le  seigneur  avait  toujours  assez  de  blé  dans  ses  greniers  pour  nous
nourrir.  Aujourd’hui  que  le  paysan  est  un  libre  citoyen,  vous  comprenez
qu’il  n’a  plus  le  droit  de  recourir  à  la  libéralité  du  seigneur;  il  doit  sa  dîme
en  argent  au  fisc,  que  l’année  ait  été  bonne  ou  mauvaise.  Autrefois,  le
seigneur  permettait  généralement  à  ses  paysans  de  faire  paître  leurs  bœufs,
leurs  moutons  et  leurs  chevaux  sur  ses  terres.  L’entretien  de  notre  bétail  ne
nous  coûtait  rien,  et  nous  avions  suffisamment  de  bœufs  pour  labourer  nos
champs.
Depuis  1848,  le  paysan  a  dû  vendre  son  bétail,  qu’il  ne  pouvait  pas
nourrir,  et  ses  terres  se  détériorent.  Il  emprunte  au  juif  l’argent  nécessaire ­
  a  1  achat  d’une  paire  de  bœufs.  Mais  si  l’année  n’a  pas  été  très-bonne,
il  ne  peut  pas  payer  les  billets  qu’il  a  souscrits,  et  on  lui  saisit  tout  ce  qu’il  a.
Ce  sont  ces  paysans  ruinés  qui  s’engagent  chez  les  grands  propriétaires  et
qui  composent  une  classe  de  parias  et  de  pauvres  diables  beaucoup  plus
malheureux  que  les  anciens  serfs.  En  définitive,  le  paysan  n’a  fait  que
changer  de  maître  ;  il  est  aujourd’hui  sous  la  coupe  du  juif  ou  d’un  riche
spéculateur  auquel  il  est  inconnu  et  indifférent.
—  La  justice  était-elle  meilleure  autrefois?  demandai-je,  continuant
mon  enquête.
—  Oui,  à  notre  point  de  vue,  car  on  ne  connaissait  pas  les  longues  procédures. ­
  lout  se  jugeait  paternellement  devant  le  seigneur,  qui  rendait
sur-le-champ  sa  sentence,  tandis  qu  anjourd  hui  il  laut  courir  au  moins  dix
ï  Cette  loi  pouvait  se  justifier  à  l’époque  où  elle  fut  établie;  eu  effet,  on  ne  confiait  le  sol  qu'à
des  citoyens  capables  de  le  défendre,  et  on  n’osait  l’abandonner  aux  serfs,  c’est-à-dire  aux  vaincus
qu’on  considérait  comine  des  ennemis.  En  Hongrie,  comme  dans  le  reste  de  l’Europe,  le  servage
fut  le  résultat  immédiat  de  la  conquête.  Imposé  aux  nations  vaincues,  le  servage  fut  institué  au
profit  des  soldats  de  l’armée  victorieuse,  lesquels  formèrent  la  noblesse.  Dans  l’origine,  le  mot
noble  avait  le  sens  de  «  Hongrois  »  ;  celui  de  xc,y  signifiait  «  Slave  »  ou  «  Valaque  »  .  (De  Gerando.)
            
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