Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

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LA  HONGRIE

en  fleur.  Un  demi-jour,  bleuté  comme  un  clair  de  lune,  nous  enveloppait,
et  sous  les  noirs  arceaux  des  branches  régnait  un  silence  de  sanctuaire,  que
troublaient  à  peine  des  bruits  presque  imperceptibles,  comme  des  pas
d  enfant  sur  un  tapis.
Nous  rev  enions  lentement,  afin  de  mieux  savourer  la  douce  fraîcheur  et  la
paix  intime  de  la  forêt.  Soudain  un  chevreuil  passa  à  vingt  pas  de  nos
chevaux,  sans  se  presser,  comme  s  il  flânait.  Le  cocher  arrêta  la  voiture,  je
sautai  aterre;  mais  dans  ma  précipitation  je  tombai  à  plat  ventre  et  je  ne  vis
plus  que  la  queue  de  l’animal  qui  s’agitait  au  loin,  d’un  petit  air  ironique.
J’étais  dans  un  de  mes  jours  de  guignon.  Il  eût  mieux  valu,  sans  doute,
renoncer  à  chasser  ;  mais  de  la  forêt  de  pins  nous  passâmes  dans  un  bois  de
bouleaux  et  de  chênes  qui  était  rempli  de  si  beaux  oiseaux  !  N  écoulant  que
ma  passion  destructrice,  je  me  mis  à  les  poursuivre,  et  je  faillis  me  perdre.
Il  y  avait  là  des  ramiers  couleur  gris  de  perle,  des  geais  bleus  qu’on  eût
pris  pour  des  perroquets,  tant  leur  plumage  étincelait  au  soleil  ;  des  roselins
au  dos  et  au  ventre  d’un  rouge  cramoisi,  aux  ailes  pareilles  à  deux  petites
flammes  ;  on  voyait  aussi  sur  les  hautes  branches  des  jaseurs  de  Bohême
au  plumage  délicatement  tendre,  d  un  blanc  argenté  mélangé  de  rouge  vit
et  de  jaune  doré.  Tous  ces  oiseaux,  que  les  poètes  ont  comparés  a  des  fleurs
animées,  à  des  topazes  et  à  des  saphirs  ailés,  montaient,  descendaient,  comme
(ont  des  boules  de  couleurs  variées  dans  la  main  d’un  habile  jongleur.
L’œil  était  ébloui.  Les  pies  bleues,  coquettes,  capricieuses,  défiantes,
toujours  en  mouvement,  se  montrant  sans  cesse  en  se  tenant  toujours  hors
de  portée,  entraîneraient  un  chasseur  jusqu’au  bout  du  monde.
Ce  sont  les  sirènes  de  la  forêt.
J’eus  la  prévoyance  de  m  arrêter  à  temps  ;  je  me  serais  égaré.  Il  y  en
avait  une  surtout,  plus  gracieuse  que  les  autres,  qui  semblait  s’acharner  à
ma  perte;  elle  me  regardait  d’un  air  narquois,  en  poussant  de  joyeux  klikiïHkklikU;
  puis  elle  s’envolait  de  nouveau,  en  faisant  scintiller  ses  plumes,  en
ouvrant  ses  ailes  bleues,  transparentes  au  soleil  comme  un  écran  de  soie  à
la  lumière.  On  eût  dit  1  oiseau  bleu  des  légendes.  Si  je  l  avais  suivi  jusqu’où
il  voulait  m  entraîner,  je  1  aurais  vu  peut-être  se  transformer  en  belle
princesse  aux  cheveux  d  or,  et  m  ouvrir  la  porte  d’un  palais  enchanté.
Les  forêts  de  Hongrie,  comme  celles  d  Allemagne,  sont  encore  peuplées
de  fées,  de  gnomes,  de  dragons.  La  magnificence  décorative  des  bois  de
chênes  et  de  bouleaux  est  bien  faite,  du  reste,  pour  surexciter  T  imagination
enfantine  du  peuple.  Les  chênes  ont  un  aspect  de  monuments  séculaires  ;
il  semble  que  la  nature  les  a  façonnés  sur  le  modèle  des  colonnes  et  des
arceaux  gothiques,  llobustes,  gigantesques,  ils  arrondissent  leurs  branches  en
            
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