T,A HONGRIE, DE L’ADRIATIQUE AU DAND HE.
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tout apprécié des gourmets. Le gar passe par bancs dans les parages de
Tihany. Souvent, au milieu de la messe, la porte de l’église s’ouvre, et une
voix crie : Jon a garda!(Le gar arrive!) Aussitôt les bancs se vident, chacun
court h ses barques et à ses filets. Le gar se sale et se mange avec du beurre
et du pain. On en fait une grande consommation en Transylvanie, où l’on
on vend sur tous les marchés.
Lu redescendant au monastère, nous nous arrêtâmes au seuil d’une
maison de paysans pour rallumer nos cigares.
— Voici un monsieur qui vient de bien loin, de Paris, dit le curé au
paysan qui était assis devant sa maison et fumait sa pipe entre sa femme et
son fils.
— Ab! le pauvre garçon ! s’écria-t-il; il n est donc pas Hongrois !
lit il me regarda d’un air de profonde commisération.
Chez tous les Magyars, cultivés ou non, on trouve cette haute idée de
leur race, cet amour fanatique et passionné pour leur pays, qu’ils placent
au-dessus de tout autre, qu’ils appellent la « Hongrie bénie » (aldott Mag y a-
rorszag) ; quand ils reviennent de l'étranger, ils se prosternent sur le sol
de la patrie pour le baiser.
« Hors de la Hongrie, la vie n’est point la vie » , dit un de leurs pro
verbes populaires. S’ils n avaient pas eu cette vertu patriotique, qu’on leur
a souvent reprochée, auraient-ils pu résister aux Slaves, aux Turcs, aux
Allemands, avec une si étonnante vitalité? Sans ce ressort puissant de
I orgueil national, ils ne se seraient certainement pas relevés du terrible
passage de tant d’invasions successives. Les fartares, les Turcs, ont essayé
de les exterminer ; les Allemands, de les germaniser; ils sont restés Hon
grois au milieu de tous les désastres, et aujourd’hui ils ont conquis la
liberté.
Après le dîner, nous passâmes au jardin, où l’on avait étendu, sur les
haies de groseilliers, les riches pelisses d’hiver des moines. Ces pelisses de
drap fin sont fourrées de peau de martre. M. le curé de Tihany nous montra
les deux siennes, qui avaient coûté mille francs chacune. Sous une tonnelle
au frais ombrage, on avait servi du café et des liqueurs aussi parfumées
que les jasmins et les glycines qui nous entouraient de leurs guirlandes.
Quelle heure charmante passée là avec ces bons moines tout à fait récon
ciliés avec le monde!
Avant de prendre congé de nos hôtes, nous visitâmes l’église et la biblio
thèque. L’église n’a rien de particulièrement intéressant ; par contre, la
bibliothèque renferme des documents historiques précieux. Tihany, lors de
1 invasion des Turcs, était à la fois un couvent et une forteresse; ce fut