Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

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LA  HONGRIE

Autrefois,  on  fumait  dans  les  théâtres.  «  Les  élégants,  dit  miss  Pardoe,
une  Anglaise  qui  parcourut  la  Hongrie  en  1840,  fument  au  théâtre  comme
des  Turcs  ;  mais  ils  savent  manier  leur  chibouck  avec  une  grâce  que  n’ont
point  les  Allemands.  Une  pipe  allemande  est  toujours  un  objet  malpropre
et  puant,  tandis  qu’une  pipe  hongroise  est  un  objet  de  luxe.  »
Presque  toutes  nos  comédies  et  nos  opérettes  parisiennes  sont  transplantées ­
  sur  la  scène  hongroise  ;  notre  littérature  fournit  aussi  aux  journaux
la  plupart  de  leurs  romans-feuilletons  :  il  n’y  a  pas  là  seulement  un  besoin
de  s’alimenter  au  dehors,  il  y  a  un  goût,  une  passion  sincère  pour  tout  ce
qui  vient  de  France  ;  on  aime  et  l’on  apprécie  les  auteurs  parisiens,  car  il  y
a  entre  la  Hongrie  et  la  France  une  communion  de  pensées,  d’idées  et  de
sentiments  qui  se  traduit  par  des  actes  chaque  fois  que  le  peuple  français ­
  pousse  ses  cris  de  liberté  ou  de  guerre.
Un  médecin,  M.  le  docteur  X...,  qui  avait  tenu  à  me  faire  les  honneurs
de  la  capitale,  et  qui  m’avait  conduit,  le  matin,  voir  l’amphithéâtre  de  médecine, ­
  l’asile  de  nuit,  le  gymnase  Israélite  et  diverses  écoles  communales,
m’avait  donné  rendez-vous  pour  le  soir  à  onze  heures.  Après  avoir  vu  Pest
le  jour,  nous  devions,  sous  la  conduite  d’un  inspecteur  de  police  de  sa
connaissance,  voir  Pest  la  nuit.
En  attendant  l’heure  du  rendez-vous,  j’étais  entré  dans  la  salle  d’un
café-concert  qui  se  trouvait  sur  mon  chemin.  Autour  des  petites  tables,  des
jeunes  gens  et  des  messieurs  d’une  tenue  décente  de  commis  et  d’employés
fumaient  et  buvaient,  causaient  et  riaient,  tandis  qu’un  ténor  ridicule,  en
cravate  blanche  et  en  habit  à  queue,  débitait,  la  bouche  en  cœur,  des  fadaises ­
  sur  le  printemps  et  les  petits  oiseaux.  Une  femme,  une  paysanne
hongroise,  nous  joua  ensuite  des  airs  magyars  sur  le  cymbalum.
A  onze  heures,  j’allai  rejoindre  le  docteur  X...  au  café  où  il  m’attendait,
dans  le  voisinage  d’un  bal  public.
Nous  nous  dirigeâmes  vers  le  poste  de  police  où  l  inspecteur  qui  devait
nous  accompagner  nous  avait  donné  rendez-vous.  C’était  un  homme  de
haute  taille,  aux  épaules  carrées,  au  regard  pénétrant  :  barbe  noire  et
pleine,  tournure  décidée  et  martiale.  Il  nous  dit  qu’il  était  prêt,  et  que  les
deux  gendarmes  que  nous  avions  vus  devant  sa  porte  nous  accompagneraient.
Nous  allumâmes  nos  cigares  et  partîmes.
Il  était  un  peu  plus  de  minuit.
Les  petites  flammes  bleues  des  étoiles  palpitaient  dans  le  ciel  pâle  comme
des  clartés  vagabondes.
Nous  suivions  le  côté  de  la  rue  que  noyait  l’ombre  des  maisons  basses,
            
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