Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

LA  HONGRIE

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barbe  de  quinze  jours,  tous  étaient  vêtus  de  guenilles,  de  baillons  volés;
tous  avaient  la  cravate  roulée  en  corde  autour  du  cou,  comme  pour  s’habituer ­
  au  nœud  coulant  du  bourreau.  Sur  leur  front  étroit  et  déprimé,
dans  leurs  yeux  froids  et  luisants  de  chat-tigre,  perpétuellement  inquiets
et  en  mouvement,  dans  les  plis  tourmentés  de  leur  bouche  bestiale,  sur
leurs  traits  de  sacripants,  se  lisaient  tous  les  instincts  de  violence,  de  révolte
et  de  débauche,  toutes  les  tortures  subies,  toutes  les  haines  accumulées
qui  avaient  fait  d’eux  les  ennemis  irréconciliables  de  la  société.
C’étaient  pour  la  plupart  des  repris  de  justice.  Les  gendarmes  nous  faisaient ­
  à  voix  basse  leur  biographie.  Ce  grand  diable  de  malandrin  là-bas,
qui  tenait  un  jeu  de  cartes  dans  ses  doigts  noueux  comme  des  serres
d’épervier,  avait  été  condamné  pour  un  vol  d  ornements  d’église  ;  son
voisin,  qui  bouffardait  un  brûle-gueule  ébréché,  était  soupçonné  d’être  le
chef  d’une  bande  qui  venait  de  dévaliser  une  fabrique  d’eaux  minérales;  cet
autre  au  regard  dur,  à  la  mine  sauvage,  vrai  bougre  à  poils,  qui  mâchait
une  chique  de  pain,  avait  été  accusé  d’avoir  jeté  une  de  ses  femmes  dans
le  Danube;  mais  on  l’avait  relâché,  faute  de  preuves,  apres  une  détention
d’une  année.
Derrière  une  petite  table  du  fond,  près  du  comptoir  que  protégeait
une  barrière  de  bois,  un  gros  réjoui,  à  trogne  rouge,  aux  joues  grasses  et
flasques  d’Allemand,  ripaillait  en  face  d’une  grosse  bouteille.
Un  orgue  de  Barbarie,  embarqué  sur  un  chariot  aux  petites  roues
basses,  dressait  contre  le  mur  sa  caisse  d’acajou  au  panneau  tendu  de
cotonnade  rouge.  Le  musicien,  soûl  de  fatigue,  s’était  endormi  à  terre,
les  poings  fermés,  devant  son  instrument.
Penché  sur  une  ardoise  et  armé  d’un  morceau  de  craie,  le  gargotier  additionnait ­
  dans  son  coin,  d’un  air  attentif,  les  recettes  de  la  soirée.
En  revenant  vers  la  ville,  nous  débouchâmes  sur  une  immense  place
couverte  de  baraques  de  toile  et  de  bois,  de  charrettes  et  de  camions  les
bras  en  l’air,  encore  chargés  d’objets  de  toute  espèce.  Des  hommes,  un
revolver  à  la  ceinture  et  un  gourdin  à  la  main,  se  répondant  sans  cesse
les  uns  aux  autres  par  des  coups  de  cornet  d’appel,  entouraient  comme
d’un  cordon  de  factionnaires  ce  baroque  campement.  C’est  le  quai  de  la
Ferraille,  le  Temple  en  plein  vent,  le  marché  aux  guenilles  de  Pest.
Les  marchands  do  vieux  habits,  de  porcelaines  cassées,  de  faïences  et  de
verres  ébréchés,  de  vieux  chapeaux  gras  et  de  vieilles  bottes  décousues,
déchirées  ;  tous  les  trafiquants  de  la  rue  et  du  ruisseau  qui  vivent  des
détritus  de  la  grande  ville,  viennent  apporter  là  leur  récolte  et  leur  butin
quotidiens.  Mais  c’est  de  jour  qu’il  faut  voir  ce  pittoresque  pêle-mêle,
            
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