30
I. A HON G U IE
suffisent pour détruire les plus gros bâtiments. Une aiguille à percussion
produit l’explosion au premier choc. Derrière la tète est placée la
« chambre secrète », renfermant un ingénieux mécanisme qui permet d^
régler d’avance la marche de la torpille et de la maintenir, durant toute sa
course, à la même profondeur. Ce mécanisme, la pièce la plus compliquée
et la plus importante de l’invention de M. Whitehead, et qui est encore-
son secret, résout un des problèmes les plus difficiles de la physique. Le
reste du corps de la torpille contient un réservoir qu’on remplit d’air
comprimé à soixante-dix atmosphères, et qui met en mouvement la
machine, et l’hélice qui forme la queue.
La torpille, étant plus légère que l’eau, surnage à la surface quand elle-
n’est pas en marche ou lorsqu’elle est arrivée au bout de son trajet sans,
avoir rencontré d obstacles.
Voici maintenant à quel genre d’essais il me fut permis d assister.
Deux hommes plaçaient la bestia dans l’affût spécial inventé par
M. Whitehead pour le lancement de ses torpilles; les commissaires de la
marine française prenaient leur chronomètre en main ; au signal donné,
on remplissait la torpille d’air comprimé, — cette opération prend à peine-
une minute, — et la torpille, avec la vitesse d’un boulet de canon, sortait
de son tube, plongeait dans la mer à une profondeur de cinq à six mètres,
et s en allait, en produisant un léger bouillonnement à la surface de l’eau,
frapper â cinq cents mètres les cibles flottantes posées sur des bouées, et
qui représentaient la flotte ennemie; puis la torpille, n étant pas chargée,
remontait plus loin à la surface, comme un grand poisson mort. Trois fois,
le tir recommençait avec la même torpille. Lorsque sa marche avait été
régulière, qu elle était arrivée au but dans le temps voulu et sans
encombre, on 1 inscrivait sur un registre, et les commissaires de la marine
française en prenaient livraison; si, au contraire, l’essai avait révélé
quelque défaut, la torpille était mise de côté, et elle rentrait dans les ate
liers, comme un cheval fourbu à l’écurie. Ces engins coûtant la bagatelle
de cinq à six mille francs pièce, il vaut la peine qu’on les soumette à des
épreuves un peu sérieuses.
Pendant ces expériences, j’examinais de temps en temps M. Whitehead,
qui offre à b observateur une figure vraiment typique. Tout de blanc;
babillé, comme un planteur des colonies anglaises, il tenait sur l’épaule un
énorme parasol qui ombrageait sa tête carrée, massive, au teint cuivré,
animée par deux grands yeux d’un bleu foncé, très-doux. Ses traits sont
énergiques; sa bouche nettement dessinée indique la perspicacité, la
patience, la persévérance. M. Whitehead est de la race silencieuse des