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LA HONGRIE
Lovrana veut dire la « ville des lauriers ». Les lauriers qui l’ombragent
sont de vrais arbres, comme chez nous les poiriers et les pommiers. Le
château de Lovrana a été construit par les Romains, qui se connaissaient
en sites enchanteurs. Toute cette contrée est plantée d énormes marron
niers portant au bout de leurs branches des thyrses de fleurs roses, déli
cats et ouvragés comme les candélabres en verre filé des fabriques de
Mura no. Ces arbres magnifiques roulent jusqu’à l’horizon les vagues de
leur verdure puissante et profonde, aux tons riches et intenses de gobelins
anciens et de vieux velours vert. On récolte aussi ici les énormes châ
taignes que les confiseurs de Vienne savent si bien glacer. Quantité
d’autres essences, des oliviers, des figuiers, des chênes, des tamarins,
étendent le voile changeant de leurs divers feuillages sur ces rives fortunées
qui descendent en pente douce vers la mer, multipliant les caps, les baies,
les anses, les jolis promontoires tout empanachés d’arbustes et de fleurs.
Le Monte-Maggiore, comme un robuste athlète, dresse au-dessus de cette
végétation touffue qui lui monte jusqu’aux hanches, son dos nu, brûlé du
soleil, et sa tête chauve aux tons de safran.
A gauche, le golfe de Fiume s arrondit en coupe de marbre pleine d’eau
bleuâtre. Au delà, la côte est crayeuse, la verdure plus rare, le souffle
de la bora dessèche le sol. Mais quelle suavité et quelle tendresse de lignes!
Elles s’effacent dans un lointain doré, en se dégradant à chaque plan par
des nuances d’un violet pâle et évanoui. On se croirait en Grèce. La
pureté du ciel, la transparence bleue de l’air, la lumière tiède et blonde
qui vous entoure, flottant comme une gaze, augmentent encore 1 il
lusion.
Il fallut cependant s’arracher aux sensations délicieuses que nous
donnait la vue de ce paysage, chaud et sympathique comme ces pays
rêvés au coin du feu, les soirs d’hiver, alors que Paris grelotte sous la
neige et que l’imagination prend son vol, comme un oiseau frileux, vers
les régions ensoleillées. J’avais accepté d’un ingénieur français, M. le
chevalier Sivel, résidant à Fiume, la gracieuse invitation de faire avec lui
une excursion en bateau à vapeur sur le golfe du Quarnero; de plus, je
devais m arrêter en revenant de 1 Abbazzia a la fabrique de torpilles do
M. Whitehead, que j étais autoiise à visiter. Il était donc grand temps de
nous remettre en route. La promesse d un pourboire au cocher eut heu
reusement pour effet de doubler la vitesse de ses chevaux, et en moins
d’une demi-heure j’arrivais chez M. Whitehead, tandis que mon com
pagnon poursuivait son chemin jusqu’à Fiume.
Je venais au bon moment : M. Whitehead était justement sur la plage,